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L’une des évocations les plus récurrentes dans les écrits de Pascal Quignard est celle de continuums, l’un du temps, l’autre de l’espace. C’est même plus que cela, ils constituent le fond dont les écrits se détachent, ou plutôt à la surface duquel ils forment des sortes de protubérances, de concrétions, comme les noeuds d’un tissu cardé, c’est-à-dire que le fond ne se fait pas oublier. Un équivalent plastique pourrait être les tableaux appelés « Trans parences » de Picabia où des figures sont dessinées par-dessus d’autres figures peintes qui continuent d’apparaître, mais avec cette différence que toutes les figures du dessus et du dessous sont de la même main, tandis qu’à l’arrière plan des écrits de Pascal Quignard, il y a ceux de beaucoup d’autres, d’une foultitude. Ou encore, puisque nous sommes dans le registre du langage, on pourrait dire que Quignard écrit comme l’on serait obligé de parler si l’écho de toutes les paroles prononcées depuis la naissance de l’humanité ne s’était pas perdu dans l’atmosphère, mais continuait de résonner, et qu’il nous faille forcer la voix, dominer ce vacarme, imposer pourquoi pas brutalement un silence avant de nous faire entendre, ainsi qu’on claque des mains les soirs d’été pour faire taire les grenouilles. Une question légitime est alors celle-ci : comment se fait-il qu’une conscience si claire de l’étendue de l’Histoire où sa propre histoire s’inscrit, de la vastitude du monde où son corps se forme et se dissout, ait inventé cette écriture discontinue, hachée par les retours à la ligne, écartelée par de grands blancs entre les paragraphes ? Répondant à des questions de Jacques Henric, Quignard déclarait : « Je crois que si on ne peut détruire l’acquisition de la langue nationale, on peut en déchirer un peu le tissu. »
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