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PASSAGES A L'ACT volume 1-2 (octobre 2007)



Limandes
Dominique Meens

Le geste est féroce, il est obscur. Il est conscient, refoulé, accidentel, volontaire et méconnu, ignoré, appliqué ici avec expertise : aplatir. On aplatit un oiseau, c’est à croire un fantasme dans le genre de l’enfant battu, un enfant est battu. Oiseau, aplati : organisez ce nom et ce verbe comme vous l’entendez.
Un oiseau est aplati ; j’aplatis un oiseau ; un oiseau m’aplatit; on est un oiseau aplati ; l’oiseau est un on aplati ; l’oiseau n’est donc pas aplati ; aplatis l’oiseau ; applatissez-le (cette orthographe est de Montaigne, voir le Trésor) ; applaudissez l’oiseau ; allez-y, tirez ce trop fameux fil plat qui fait les phrases et le beau tissu des textes, applaudir, applatir, appela-t-il, happe là, halte là! Je reprends tout et je recommence (repris de ma radiophonie du 2 novembre).

On découvre à Gap, au Musée Départemental, dans les archives, dans les fonds, caves, sépulcres, cryptes ou tiroirs (ces quatre derniers mots de Frédéric Valabrègue à propos de ce que mériterait des ouvrages encore trop neufs), une collection d’animaux empaillés. Elle est dans un triste état.
L’inventeur de ce cabinet de curiosité fait des pieds et des mains ; débarque un taxidermiste qui va reprendre ces choses aux fins de pouvoir les exposer. Le spécialiste découvre au cours de ses premières inspections une collection de curieux cahiers, à l’apparence d’herbiers où l’on aurait placé en lieu et place de pensées et jonquilles chardonnerets et bruants. On n’a jamais vu ça. C’est une première. Des oiseaux aplatis. Vidés, aplatis et collés. Quelle matière! (le mot matière est d’une photographe). Invité à Gap pour une lecture au Musée Départemental, j’y vois deux de ces grands feuillets aux oiseaux aplatis avant de me faire applatir entre le discours de l’Élu et les petits fours d’un vernissage avec les applaudissements attendus, ceux qui suggèrent que j’en finisse au plus vite, le discours de l’Élu s’étant comme à l’ordinaire des discours d’Élus très étendu et l’appétit se déclarant en conséquence. J’apprends au cours de l’apéritif dînatoire que le Musée Départemental souhaite cataloguer la curiosité de cabinet, ce recueil de galettes emplumées, et envisage de me proposer d’y écrire, vu qu’auteur d’une Ornithologie du promeneur certes poétique, mais documentée. Ce que j’écris ce lundi 12 décembre 2005 ne fait pas l’objet d’une commande cependant. J’écris et j’écrirai sur, avec, à propos, de ces aplatissements ornithologiques, de mon propre fait (et cause), ce fait, ce le fait est que : ces deux oiseaux aplatis, ces choses, là, auprès desquelles le Musée Départemental de Gap m’a traîné pas à pas d’image en image et je tombe là-dessus, sur un aplatissement d’oiseaux me...
Je reprends tout et je recommence.
Il est rare de croiser au cours d’une promenade le cadavre d’un oiseau. La discrétion de la Nature est connue. Je vous accorde les nombreux pigeons écrabouillés en ville, chats, chiens et hérissons sur les routes. Dans les bois, c’est autre chose, disparition prompte. Je me souviens d’une chouette dont le cadavre fondait au soleil, grouillant de vermine. Elle s’était prise dans les barbelés qui bordaient un pré. Je me souviens d’un ramier sanglant la tête manquante : j’avais dérangé la buse qui l’avait tué. Ces oiseaux-là premièrement la tête (avais-je noté d’un vers dans Avec la Buse et le Milan, éditions inconnues). On trouve au Muséum Buffon de ces armoires emplies d’oiseaux vidés pendus qui ne laissent pas d’évoquer le moineau pendu polonais (Cosmos, Gombrowicz). Là, l’oiseau est vidé puis aplati, hiéroglyphiquement (suggestion d’un poète), méconnaissable. Vidé, puis empaillé, cousu, enfin perché, suspendu, posé, il est encore possible de reconnaître le geai ou la huppe de votre enfance dénicheuse, la perdrix, le faisan de l’oncle chasseur, le perroquet de Flaubert. Aplati c’est fini, un paquet de plumes ternies étalées en éventail, la tête tournée sur le côté, l’oeil clos, comme un qui ferait la sieste. Ces deux choses collées m’auraient-elles effrayées ?
Je reprends tout et je recommence.
aplatir : abattre, accabler, amincir, anéantir, appliquer, bigorner, briser, broyer, comprimer, confondre, diminuer l’ardeur de, écacher, écrabouiller, écraser, égaliser, épater, éreinter, froisser, humilier, laminer, mater, plaquer, rabaisser, rabattre, triturer (Dictionnaire des synonymes du CRISCO : http://elsap1.unicaen.fr/index.html).
Suis-je abattu ? accablé ? anéanti ? brisé ? confondu ? épaté ? froissé ? Oui.
Suis-je aminci ? appliqué ? bigorné ? broyé ? comprimé ? d’ardeur diminuée ? écaché ? écrabouillé ? écrasé ? égalisé ? éreinté ? humilié ? laminé ? maté ? plaqué ? rabaissé ? rabattu ? trituré ? Non.
Il les ramassait, ce type ? le collectionneur ? Un fou. Je vous le dis. Vous voilà prévenus. Méfiez-vous des promeneurs (écho de l’Ornithologie du promeneur).
On connaissait les fous littéraires, il y en a d’autres, des fous. J’ai vu il y a vingt ans une exposition de chiens écrasés conservés je crois dans du formol. Une initiative pédagogique d’Ilotopie (
http//www.ilotopie.com/fr/livre_images/82.htlm). Je me demande. Je me demande la folie. La folie redoublée. Un type se trompe, voit ses amis aplatir des fleurs et aplatit des oiseaux. Mettons. Exposition, catalogue? Où la transigeance postmoderne rejoint la nostalgie antimoderne (lire ici Felipe Núñez). Je propose aux Musées quelques installations postmodernes : aplatissements de patates cuites, version botanique cuite ; aplatissements d’insectes sur toile ; aplatissements de dinky toys™ collectionnés au cours de la saison des vide greniers et autres brocantes ; aplatissements de gueules (programme photoshop™), tabassage et bigornage virtuels avaient annoncé la couleur des aplatissements de César et quand l’art s’en mêle, c’est que le réel est à l’action quelque part.
Je reprends tout et je recommence.
Si la Nature imite l’Art, l’Art imite l’Homme. Vous savez ce que je pense de l’Homme. Si vous ne le savez pas, voyez l’aplatisseur qui fait ce que j’en pense. Le brouillard de Londres imite Turner, oui Monsieur Wilde (souvenir de lecture), les compressions du nouveau réaliste imitent l’Économie à la gouverne.
— Ah mais! vos oiseaux aplatis, ça n’est pas d’l’Art!
— Eh non! c’est d’l’Art à v’nir. À l’époque, n’est-ce pas, l’Homme en était aux empaillages, l’Homme s’extasiait: « On y croirait! » Ce fou, cet artiste de l’aplatissement de volatiles, avait deviné ce qui venait, craaaaaaaac!
— Attention à ce que vous dites. Vous êtes malparti, là.
Je reprends tout et je recommence.
— Pas d’accord. Les oiseaux empaillés sont atroces. Voilà le faux qui veut se croire vrai. Ceux-là, c’est clair, ces aplatis sont de la chose morte séchée. Dit la femme de ma vie. Depuis Frontier (c’est un livre qui vient de paraître), on sait que la femme de sa vie dit la chose. La barré femme depuis Lacan.
Qu’est-ce qu’un oiseau? Un petit sac de plumes. Vidé, le sac est plat. Copier coller. Il y a quelques restes croquants, le bec, les pattes, les griffes, qui indiquent si bien leur origine reptilienne. Petits lézards emplumés volants. De l’air dit-on partout jusque dans les os. Petites outres, petites manches à air, avec une anche à un bout, de l’autre un purgeur. Aplatissez : un petit bruit couiné à un bout, une tache crayeuse expulsée de l’autre. Prenez un coq, videz-le, placezlui un flûtiau dans le bec jusqu’au bréchet, un bourdon au croupion, plantez une pipe sous le col, un peu avant la naissance des ailes, soufflez, gonflez, jouez. Le dindon est plus grave, le serin inaudible.
— Un peu de sérieux, je t’en prie.

Je reprends tout et je recommence.
Le cirque a ses numéros, le cirque littéraire de même. Entre autres numéros littéraires, le mot. Les papous (souvenir radiophonique) ne l’ont pas inventé s’ils s’y exerçaient régulièrement.
Ce jeu qui renifle l’atelier d’écriture à plein nez consiste à épuiser le mot. Comme font font font les dictionnaires, et précisément saisissez-vous de votre Trésor, réorganisez les définitions et exemples, arrangez le tout à la sauce qui vous chante. Vous voici promu chroniqueur littéraire, spécialisse du mot, connoisseur de la Langue, locuteur distingué, écrivain-toutde- même-y-doit-s’y-connaître-ladedan. Le tour est joué si le numéro est réussi, la galipette : n’allez pas vous planter faute du filet lexicographique, n’allez pas vous ramasser. Vous ne risquez pas grand-chose, il faut dire. Le spectateur ne voit plus le filet, le spectateur ne sait même plus qu’il existe des dictionnaires.
Le mot est le tour. Le numéro implique le tour, le tour est le mot. Crétinisme cratylien. Réserve naturelle de l’Écrivain, pleine de mots, mot à mot, l’un après l’autre collectionné aplati.

Aplati! Aplatir! Je reprends tout et je recommence!
Allez-vous cesser? Un mot n’est jamais seul, c’est clair! (exclamation de Paysage départ) « Les maux ? : les mots », voyez-vous ça, l’astuce? la combine? le tour ? L’autre migraineux par exemple, n’avait qu’à pas dire « racaille »! Je n’aplatirai donc pas « aplatir ». Je ne suis pas du genre, moi, à mettre les choses à plat. Je serais plutôt du genre à en faire tout un.

Je reprends tout et je recommence.
L’Art est à plat, caisse claire. Vidé, éviscéré, sans vie. Ce fou prophétisait. Faites le tour comme j’ai fait de la Place des Vosges, si vous n’y entendez les tambours de Bâle, larétapla, la place est vide, c’est que vous êtes dur de la feuille. Le public visite les restes. Les reliefs. Les ratés. Plâtrée d’Art au Musée. Marche funèbre au tambour pendant que les oiseaux piaillent — la ville est noire d’étourneaux (toujours Valabrègue, qui a vu ça). Ceux-là pas dégonflés qui gargouillent et le public s’en plaint. Oiseaux multitude, oiseaux tumulte, oiseaux qui se vident et se regonflent, oiseaux collés qui décollent avec un grand bruit dans l’oeil des passants éberlués. Oiseaux de grands tourbillons sales vivants grouillants sur nous qui grouillons par-dessous mécontents vidés vidangés. La mort par la bande. (Je fais des vers, là, voyez.) Avec de la beauté mise en branle par devant pour que nous persistions. Beauté de routier, beauté non déclarée, beauté de contrebande. Beauté d’entre deux morts, la première et la seconde. La première, celle qui vous enterre; la seconde où vous vous oubliez.
Nulle beauté devant la mort qui vous aplatit, nulle beauté derrière : elle n’a pas
d’avenir prévu. Hommes, encore un effort pour mourir! Cela ne vous sera pas si difficile, puisque vous avez su mourir. C’est d’ailleurs ce qui vous étonne, quand on vous permet seulement de vous en souvenir, ce qui est rare, excessivement, et sera bientôt interdit. « C’est presque interdit, non? » (Tadeusz Kantor, qui allait là contre).
Je coupe.

Dominique Meens, 14 décembre 2005

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