Au fil de la marche, en voici deux qui chantent, elle
au teint rosé par-dessus la pâleur
d’une adolescence transie par des heures
sur l’avenue principale bondée qui, en
essaimant, les écoute sans pudeur,
notes d’un répertoire du coeur
autrefois juvénile qu’avec émotion elle entendit
résonner à nouveau en chacun de ses frissons, et la chanson
des Zeppelin ou des Stones, celle
qui fut la vieille étoile populaire
d’une génération célibataire, vagabonde,
tu l’entends à nouveau en ce samedi des plus ternes,
et elle qui chante, le blond à sa guitare
électrique, la petite enceinte, l’équaliseur
de marque, le pupitre avec la musique brûlée,
chiffonnée en marge du feuillet,
toute cette race qui fut et ne fut pas la nôtre,
cheveux longs sur la figure, douceur
et insolence du rire, dégaine un peu louche
du ventre dans les jeans, et aussi l’impression
contraire qui te gagne: le geste hésitant,
la peu concluante geste, en dehors
du sale jeu où tout fut décidé d’avance,
et observant mieux son beau visage
à elle, où ses cheveux tombent en boucles
on dirait un petit Bacchus hermaphrodite quand, les yeux
clos sur le thème, sa gorge avec majesté s’avance
en libérant la merveille du chant ,
tu sens en toi la sueur des beaux moments
lorsque le coeur s’échauffe et que chacun éprouve en soi,
d’expérience, la blessure d’être vivant
en un temps qui imprime en nous son histoire,
se glissant dans les pauses des accords,
entre les basses frenzy, dans ces doux contrastes
où vite il se résume, dans les va-et-vient
obsessionnels, discordants du doigt sur la corde
qui déjà porte en elle le déséquilibre, paroxysme
des rythmes à la fois atroce et suave
jusqu’au tendre mélisme qui fait céder
en une vague longue la tension, et capitule;
à cette langue pour nous étrangère,
à sa joie qui prit forme d’une voix
et fractionna son unique son musical
comme s’il était, sans nom, le sens même du chant,
on remonte, en poésie, tandis qu’elle chante à nouveau,
à son pull tiré jusqu’aux jointures
parce qu’il fait froid quand on joue dans le gel,
à cette laine rugueuse, à la petite écharpe
indienne qu’elle renoue doucement autour de son cou,
avec la nonchalance fortuite mais évidente
d’une élégance volontaire et négligée,
à sa danse trop frêle pour ses chaussures trop grosses
sous un pantalon trop lourd, aux secousses
que la luette contractée imprime à sa personne,
à cette figure d’adolescente bonne, à ses dons,
de sorte qu’en elle tu revois l’ennui désarmé, brûlant,
et sans paradis cette route ardente
qui hors du monde emporta sa propre joie,
et avec tant d’autres le sourire d’Antonia...