I
Cette après-midi on a discuté de la planète Mars, Viking la fusée des Américains vient d’y aller, monsieur Jean notre nouveau maître de CM1, charmant, quand il parle aux filles elles rougissent et certains garçons aussi, dit qu’en l’an 2000 l’Homme ira sur mars, j’essaie de réaliser, regarde par la fenêtre, l’an 2000 c’est très loin, vingt-quatre ans. Après on nous a présenté un garçon qui sera notre camarade, bronzé et maigre, Da Rocha Marco, il vient d’arriver, un mois de retard, il suit le maître qui l’installe devant, une drôle de tête, des vêtements usés, fait pas propre, on dirait un pauvre ou un paysan. N’oublie pas ton matériel demain, s’il te plaît Corinne tu peux lui prêter un stylo bleu ? Ça chuchote derrière, j’entends plusieurs fois le mot Portugais, on l’entend souvent en ce moment à propos de choses pas agréables comme Giscard, chasse aux gaspis, sécheresse. À la sortie on lui demande d’où il vient et pourquoi il est arrivé si tard, que font ses parents, il a un drôle d’accent, parle pas beaucoup, avale les mots, prononce les L comme si sa langue était collée. Sur le chemin les camarades expliquent, les portos sont venus manger notre pain, ce sont des bandits, il faut jamais se battre avec eux parce qu’il y a toute une bande de frères derrière. Le lendemain matin il va s’asseoir devant, déballe ses affaires, le maître le surveille. Hé sors un stylo à bille bleu ! Il n’en a pas, sa mère lui a donné ça, un crayon à papier, le maître devient tout rouge, prend le crayon, le casse, le jette sur la table, il tombe par terre. Qu’est-ce que tu fais à l’école si tes parents peuvent pas t’acheter ton matériel ! Narines dilatées et moustache dressée, il s’est transformé. Bon, prêtez-lui un stylo ! Il souffle et se retransforme. Je vais convoquer tes parents. Le lendemain il est venu avec son matériel. Toute l’année on sentait que monsieur Jean le détestait, le sacquait, c’est vrai qu’il était mauvais en classe, ne parlait pas bien, manquait des demi-journées, il aidait son père. Le maître m’adorait autant qu’il le détestait, j’étais chef de classe, mes parents étaient connus ici, des gens bien. Malgré quelques Négro, Blanche neige et quelques langues tirées dans la cour de récréation, auxquels je répondais parfois par Cochon gratté ou par des coups, je ne me sentais pas différent excepté par l’accent dit parisien, en fait je ne me sentais rien. Les Portugais, les Gitans, les Arabes beaucoup de pères de copains avaient fait la guerre d’Algérie étaient vus comme la lie sociale. Ils habitaient de l’autre côté de la ville, elle monte vers le centre, petits commerces, puis redescend par une longue rue qui échoue sur une zone d’immeubles, menace lointaine. Si je regarde la photo de classe ce jour, je vois d’abord une tâche dans le lot, puis les pauvres et les paysans. La plupart des élèves porte coupe au bol ou frange, sous pulls qui grattent bleu ciel, orange, jaune poussin, rouge sang, pantalons en velours côtelé, marron, beige ou jeans aux bas larges qui aspirent d’épaisses pompes en cuir. Des gueules de sales gamins qui malgré tout avaient encore la chance de ne pas se prénommer Kévin ou Élodie ; des Valérie, Véronique, Éric, Philippe. À l’époque on aimait bien les Noirs. Entre la figure du gentil et celle du sauvage nous étions plutôt gentils. Brave et souriant travailleur avec ses enfants si mignons qu’ils ne devraient pas grandir. On nous aimait d’autant qu’on détestait les Arabes et les Portugais, nous étions alors peu nombreux et avions eu le bon goût de nous laisser décoloniser, je dis nous mais j’étais complètement étranger à cela. Bonjour petit, d’où vous venez, Sénégal, Martinique ? Dahomey ? J’ai un frère qui était militaire là-bas. Vous parlez bien français, sans accent, vous êtes bien éduqué ! Vous êtes né ici, ah bon, vos parents sont arrivés quand ? Et qu’est-ce qu’ils font ici ? Beau métier ! J’aimerais tant aller là-bas, le quartier latin de l’Afrique, de toutes façons moi j’aime bien les Africains, vous êtes braves. Entre nous, c’est pas comme… Bon je vous laisse continuer avec vos copains, bonne journée. Merci, au revoir monsieur. On m’a dit vingt ans plus tard que Marco avait fait quelques bêtises puis s’était calmé, bossait dans une boîte, commercial en vadrouille sur les routes de France, Portugais désormais banalisé, qui éventuellement participe aux conversations Entre nous sur les étrangers. Les braves Noirs ont rejoint les Arabes. Mais bon, entre les Noirs faut distinguer, il y en a de très biens, tenez, les Antillais par exemple. Même chez les Africains il y en a de très corrects. D’ailleurs chez les Arabes aussi, y’en a des biens. En fait y’a des bons et des cons partout, enfin ça dépend, vous savez moi ce que j’en dis.
Cet été, deux Viking ont atterri sur Mars, on devrait dire ammarsi, à la télé des robots parcourent tranquillement des paysages gris, ramassent des choses avec leurs pinces, dans les revues des paysages rouges s’étalent remplis de pierres, de cailloux, tout est sec, ils pensent qu’il y avait de l’eau avant, il reste du vent martien, violent, des tempêtes de poussière. Ici aussi ç’a été la sécheresse, canicule, tout l’été on a vu des cartes de France aux informations, les présentateurs avaient l’air désolés. La chasse aux gaspis recommande d’économiser l’eau, surveiller le tuyau d’arrosage pour le jardin, la voiture. Mars est très proche de la Terre en ce moment, est-elle responsable de tout cela ? Le tableau de bord de la nouvelle Citroën Visa fait penser à celui d’une fusée, sa grande sœur la CX et la Rover 2600 sont aussi des voitures du futur, la Française et l’Anglaise se ressemblent, lignes fuyantes, 0,36 de cx, suspension Hydropneumatique contre Hydragas, nous allons souvent les regarder dans les garages. Petits, vos papas ont quoi comme voiture ? Tenez, des catalogues, donnez-les à papa. Elle est belle hein, vous pouvez monter dedans, dites aux parents de venir. Faites attention, elle est neuve. C’est la CX Pallas ! Pour beaucoup la Visa était laide, mais, comme elle se situait à côté des autres ou plutôt si loin devant, elle n’a pas vieilli. Le dessin de la CX et celui de la Rover étaient également alternatifs mais réputés élégants. Elles partageaient dans le luxe la vision d’un avenir radieux, toujours plus loin du sol.
Sofia, la sœur de Marco, nous a rejoint l’année suivante. Elle est maintenant décédée. Au moment de son accident elle partageait la vie de Corinne. Marco avait un an de plus que nous, tellement chétif, sa s?ur avait notre âge. Quand elle est arrivée pour la rentrée du CM2, le nouveau maître monsieur Ramey l’a installée à côté de Marco qui était passé de justesse, mais comme elle se révélait bonne élève et que les résultats de Marco, tant à la maison qu’en classe s’étaient subitement améliorés, on l’avait déplacée, toujours au premier rang mais à l’autre bout, près de Corinne. Elles se sont retrouvées à la fac vingt ans plus tard, en primaire elles n’étaient pas spécialement copines. Un jour Marco me propose de l’accompagner chercher une clé au boulot de son père. On ouvre la porte, le visage recouvert de blanc qui dessine plein de rides quand il parle, l’accent plus fort que celui de Marco qui l’a un peu perdu, il travaille en ce moment dans une boulangerie ; mains encombrées, il indique où se trouve la clé sûrement en portugais. Marco revient, la main ouverte, oui fait le père de la tête puis, vous savez il faut bien travailler à l’école, allez, je suis trop occupé à bientôt. Je demande à Marco pourquoi il y a tant de portugais dans les travaux. Il ne sait pas.
II - 1978
Le chirurgien et son épouse étaient parfaits, lui, blond et bronzé, cheveux mi-longs, nez effilé et narines palpitantes, menton un peu en galoche et volontaire, svelte et habillé chic décontracté ; la porte du garage bascule, on entend monter les tours, la Pacer, la seule de la ville, sort de l’ombre, il conduit, elle doit porter son imper en cuir beige, cheveux longs et noirs, bronzée, mince, un cercle rose sur chaque pommettes et du fond de teint jusqu’au col, comme en plastique. Nous étions petits, innocents et ils nous apparaissaient comme un couple de série américaine, un play-boy et une belle plante, aujourd’hui je pense qu’ils avaient l’air de partouzards des années 70, je les imagine jouer au golf ou s’amuser en bateau de plaisance sur la côte d’Azur. Champagne ! Ils ont déménagé rapidement, plus de nouvelles, plus de vieille derrière le rideau à surveiller leurs allées et venues, mais je me dis que tout cela a du mal finir, ils se sont probablement séparés, lui doit être vieux beau aujourd’hui, elle je ne sais pas, hautaine, bourgeoise parvenue, elle semblait plus disposée au tragique que lui, plutôt sympathique, profession valorisante, voiture dans le vent et rare, elle, accent parisien surjoué, nez retroussé, eux, dîners en ville, jalousie des notables et de leurs épouses, donc, fragilité de condition. Cela a dû finir mal, finir au surin, ou alors vivent-ils tranquilles, pépères, quelque part sur la Côte d’Azur à côtoyer leurs anciens compagnons de parties désormais rangés des voitures. En un an, le chirurgien avait connu l’intimité organique des gens aisés du coin, le père de Stéphane s’était fait retirer un calcul au rein. Un soir où sa mère était allée visiter son père en rétablissement à la clinique, il avait trouvé dans la grande armoire de leur chambre des illustrés où, passées les premières pages, des hommes et des femmes passaient la plupart de leur temps nus à s’accoupler de façons étonnamment diverses, personne de la 6ème ne le croyait, il amena le livre pour que les garçons de la classe puissent vérifier qu’il disait vrai, on s’installa dans un coin tranquille, regarda, il avait raison. Sur le trottoir d’en face Sofia montait dans une voiture, celle de son jeune oncle, oncle par alliance, qui roule en Simca 1100 couleur rouille avec des filets blancs, il travaille chez Simca en région parisienne et les visite de temps en temps. Quatre à cinq ans plus tard, je reconnais la Simca devant la nouvelle droguerie. Il vient de s’installer ici, a démissionné de l’usine Talbot (ex-Simca) pour un poste de vendeur. Il en avait marre, l’usine coupée en deux, bronzés contre Français, les Arabes et les Noirs font grève depuis l’annonce des licenciements et se battent contre les Français, c’est trop compliqué, lui n’est dans aucun camp, il s’en fout maintenant il a quitté ce coin de merde. Il changera de voiture dès qu’il pourra, d’ailleurs la route l’a achevée. Il en pince pour sa nièce, Marco sait qu’il perd son temps, elle ne s’intéresse qu’à l’école.
II-1985
Quelle sonde, quelles sondes transportaient la reproduction d’un dessin de Léonard de Vinci sur les proportions humaines ainsi que des échantillons sonores, des films, des messages écrits, Voyager, Pioneer, I, II ou III ? Et s’agissait-il bien d’un Vinci ? Certains s’étaient effrayé de possibles malentendus avec les destinataires. Les langues seraient inventées pour diviser les Hommes ; ils les utilisent désormais pour se rapprocher des extraterrestres. Dispersion et diversification se poursuivront-elles dans l’espace ? J’ai longtemps cherché à acheter cette encyclopédie sur les langues empruntée un jour en bibliothèque, Langues du Monde de Jean Bonneton, pendant des années j’ai régulièrement surveillé ce livre toujours en rupture de stock voire inconnu, langues dravidiennes, romanes, bantoues, finno-ougriennes, sémitiques, langues isolées. C’est plus l’ouvrage d’un grand amateur érudit que d’un linguiste, il manque parfois de rigueur, les commentaires légers comme le portugais de métropole rauque et chuintant voisinent avec des tableaux phonétiques comparatifs qui semblent des plus sérieux. Il est à la maison aujourd’hui, je l’ai trouvé un samedi. Je suis alors bien plus grand en âge. J’achève la tournée des librairies indiquées, il en reste une. Pièce densément fournie, livres compressés sur des rayonnages toute hauteur, dans cette masse j’aperçois un ouvrage couché sur la tranche, seul disposé ainsi. Par souci de faire quelque chose comme je pourrais faire autre chose je pars le redresser. Et c’est celui-là. Que penser de cela ? Je passe en caisse.