La poésie française commence par le Testament de François Villon : « L’an quatre cens cinquante six / Je, Françoy Villon, escollier / … » Six siècles plus tard Yves Boudier prend position dans la descendance : « l’hypothèse de ce livre » comme il la nomme au dos de celui-ci, est que nos Vanités nous aident à vivre nos vies mercenaires ». Nous mettons au carré notre misère (« Misère »… Je me rappelle que La place de l’Etoile de Robert Desnos, pièce étrange, scandait son cours fantasque d’une voix lancinante, parfaitement opportune et intempestive, prononçant à intervalles irréguliers ce miserere…) Ici la composition organise neuf sections – j’ai failli écrire neuf stations – de ce chemin de vie, à l’appel de Villon ; plus précisément à chaque fois sous la citation qui l’intitule, d’un vers ou deux tirés de l’épitaphe du poète, connue sous le nom de « La ballade des pendus », la très fameuse, qui trois siècles avant la devise trinitaire de la Révolution, lance la poésie française sous le vocatif des « frères humains »…
Testament et fraternité s’entretiennent ; le donataire est « frère » ; la fraternité est d’adoption. Le legs partageable est une promesse, transmise ; donc à interpréter (on dit « herméneutique »), transmission cryptée en parole de donateur ; mouvement qui emporte ou comporte que la donation est aussi celle de la langue qui transmet.
Qu’est-ce que « vanité » ? Bien sûr s’y entend la traduction, ou tradition, de l’Ecclésiaste (celui que depuis peu on appelle « Qohelet »)… Omnia vanitas. (Peut-être prend sa source ici la discrète isotopie latine dont Yves Boudier coud – ou découd – le fil de son texte.) La vanité est surtout ici cette icône, elle-même de plus en plus frivolement décorative en vogue au 17ème siècle (nous dit l’historien de l’art) qui entoure de soins fastueux (de peinture) la mort « en personne », je veux dire en crâne et en os, en quoi le vivant a perdu ses traits singuliers pour la semblance anonyme du mort uniforme : le crâne, monotone métonymie où se généralise le mortel. Crâne entouré de ses favoris, tout l’arcimboldo de la vie heureuse, fruits et légumes, brocarts et serviteurs.
Carré-misère est ce syntagme qui désigne alors chez Yves Boudier la misère mise au carré de sa présentation, carré de la strophe et de la photo. « Le carré et son habitant », ce fut un titre de Michel Butor pour introduire à Mondrian. Ici, sur la face même du livre, c’est le crâne dans son trièdre, au point zéro comme à l’origine des axes du diastème. Et à la sixième page ce n’est pas une Derelitta que nous voyons, comme celle de Botticelli, cette femme courbée recluse sans visage en ses voiles sur les marches du porche, éplorée devant l’Eglise, mais le clochard de nos rues, notre SDF avec son caddy, le non-chaland de la Consommation…
Toute cette disposition parallèle (vanité/carré misère) est mise en pages dès le seuil où se déplie une première fois l’apposition du titre ; la page de gauche est celle du lisible : deux octaves en grandes strophes de 8 + 8 lignes font alterner, comme doigts croisés, deux listes : celle des choses qui entourent le crâne dans une Vanité, et celle des attributs du loqueteux. « Cristaux, verres, carafes, napperons / sur les trottoirs, sous les cages d’escalier ». Sur la page de droite du folio grand-ouvert on peut scruter, bien visibles, deux tableaux, deux représentations, l’une picturale, l’autre photographique qui « illustrent » les poèmes-listes de la page gauche dont je viens de parler : en haut la vanité, c’est un serviteur soyeux qui veille le crâne, et sous lui, en photo, c’est le clodo accroupi près de son caddy.
Un mot maintenant sur les trois épigraphes qui gardent le livre et préviennent le lecteur : ce ne sont lignes de Villon, mais trois citations, de Sophocle, Beckett et Declerck : d’abord la fin d’Œdipe aveugle, qui ne veut plus voir ça. Puis une sorte de conseil de Beckett, en somme, à tous ses « frères humains », quand « nous n’en pouvons plus dans ce monde » qui n’a pas de bras pour nous : conseil, ou ordre, d’avoir à rejeter de nos bras, à nous tous, ces chiens galeux et cet amour leurré leurrant qu’on échangeait avec eux.
Conseil que ne suivra pas Yves Boudier : lui qui veut y regarder et y voir, et dont la compassion lucide ne maudit pas l’amour.
Quant à elle, la phrase de Patrick Declerck, auteur de Les Naufragés, dans la collection de Malaurie, elle est de la famille des pensées de Michel Foucault. Thèse philosophique et politique qui soutient, densément, « l’hypothèse » du livre : l’ordre social organise la mise en scène de l’apartheid humain, expose les pauvres et les fous pour « conjurer » le chaos par la peur et la commisération. Sentence reprise par l’avis que placarde Yves Boudier au dos de son poème : les misérables de nos rues sont nos « vanités » assumées et animées ; une conjuration de la mort (Yves Boudier y va très fort) qui nous permet de « consentir à nos vies mercenaires ». Car conjurer est multivoque : c’est écarter le destin menaçant (ce chômeur qui glisse à la mendicité) ; c’est implorer en désespoir de cause ; c’est chasser, comme « en se signant », à coups de superstitions. Homéopathie et mithridatisation ; je vous en conjure par ce spectacle, et je détourne ou j’amortis la mort. L’euphémisme grec dissimule la mort en la flattant. « On exagère » disait Monsieur de Guermantes à Swann mourant. Nous ne pouvons mener nos vies mercenaires (ne sommes-nous pas des salariés ?) qu’à condition de voir sans voir, d’agir sans efficacité.
Mais que fait un poème ? Que peut faire un poème ? Nous savons bien que cette question est à double entente ; c’est pourquoi nous attendons deux réponses.
La première : comment fait-il ? Il « fait le poème », comme on dit « il fait le beau », ou « il fait le malin ». Le formalisme attire notre attention dans cette direction.
Mais il ne peut nous faire oublier (à nous, ses lecteurs et auditeurs) l’autre sens de la question, celui qui se soucie d’une certaine efficace, même si indirecte et retorse : qu’y peut le poème ? Et j’accompagne un instant l’inquiétude dans les deux directions, en lisant ce poème de poèmes.
S’il y avait un antonyme à calligramme je m’en servirais – avec précaution, bien sûr. Le poème n’imite pas le dessin de la chose dont il parle, mais sa technique de dépeçage et d’empiècement, son côté rapiécé, entre en quelque isomorphie avec la misère chiffonnière – un peu selon la tendance de ces homophones, mots et maux, à entrer en synonymie. Un cratylisme parmi d’autres.
La description, l’énumération, servent l’ekphrasis générale – qui pourrait donner son nom au procédé rhétorique, comme le montrent bien les premières pages que j’ouvrais, mais aussi la dernière, qui juxtapose Villon et une vanitas de 1650, où le tableau (pictural et photographique) se met en regard du poème : ils se prêtent mutuelle assistance – référence et déférence. Les mots et les choses. Les choses, c’est ce que la vanité plastique représente minutieusement. Et en même temps, de son côté et photographiable, c’est la « vie nue » elle-même, comme l’appelait Foucault ; la dé-personne (p. 25) d’Yves Boudier. Le texte « fait parler » des tableaux absents, supposés, imaginés, inventés – ou semblables à ceux dont il y a reproduction – comme si une peinture historique accompagnait virtuellement chaque page : les horreurs de la vie, comme il y eut « les horreurs de la guerre ».
On se penche sur les cippes, les stèles, les épitaphes. Jadis le temps ou le lierre recouvraient et effaçaient partiellement les inscriptions, parfois difficiles à lire. Maintenant c’est le blanc de la pensée, l’asyndète éperdue, l’aphrasie menaçante, le dynamisme à fragmentation.
La brièveté et la paucité sont les caractères essentiels du poème ; et maintenant son parataxisme. Il tient dans le carré de la page. « Misère » ? Sa disposition rappelle celle de « l’arbre » : colonnes verticales comme des fûts, lisibles en « rapportés », et, partant sur sa droite, les branches, les bifurcations, la démultiplication. Engendrement, fourmillement.
Que faire de ces poèmes haletants, brisés ? Ce ne sont certes plus des « morceaux d’éloquence ». Bossuet et Hugo, la Prose et le Poème nullement indifférents à la mort et à la misère du monde, tonnaient, châtiaient, « emportaient tout sur leur passage »… Le poème a perdu son théâtre – de chaire, de tribunes, de magistère, d’académies. La chair est plus que triste, hélas, et nous ne lisons plus les livres. La « performance » aujourd’hui cherche pour le poème son audience. Quelle « scène » pour l’audition ? Faut-il donner une voix, ou des voix, qui voci-fèrent mélo-dramatiquemente les pages qui vous attendent ici, et que je fus content de lire – à l’ancienne ? Un chœur, ou des récitants, ou un pupitre ? Chacun de nous (les frères) est averti. Memento quia…