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De la sublimité du discours
Pseudo-Longin
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traduction inédite du XVIIè siècle
manuscrit introduit, édité et annoté par Emma Gilby
de l'Université de Cambridge
De la sublimité du discours est l'un des plus célèbres textes de l'Antiquité utilisés par la rhétorique, la critique et plus généralement par les Belles Lettres.
Si la traduction qu'en donna Boileau est bien connue, d'autres tentatives, tout aussi passionnantes, sont restées dans l'ombre.
Emma Gilby ressuscite ici un manuscrit du XVIIème siècle, qu'elle accompagne d'un appareil critique érudit et vivant.
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préface du livre |
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Que l’on n’espère pas ici l’improbable découverte du chef-d’oeuvre inconnu qui, avant la célèbre traduction de Boileau, aurait offert la première tentative de rendre en français le « livre d’or » du Traité du Sublime. Ni, dans les quelques lignes de cette courte préface, la mise en perspective érudite de sa tradition éditoriale et de son influence littéraire : de vrais spécialistes, depuis Jules Brody et Bernard Weinberg auxquels la savante introduction d’Emma Gilby rend hommage, en ont fait l’histoire, appelant à compléter nos informations encore parcellaires. C’est à un tel Advancement of Learning que cette probe édition contribue.
Nous n’entrons pas dans le sanctuaire d’un dieu caché, révélé par intermittences dans les fulgurances du discours sublime ; pas non plus dans l’ouvroir du poète ou de l’orateur inspirés, que guiderait pareille injonction à élever sa parole, sans rien devoir aux recettes faciles et froides d’une rhétorique mal comprise, appauvrie, instrumentalisée à contretemps. Que l’on ait pu lire d’emblée, dans l’Europe entière, le traité du pseudo-Longin aussi bien comme machine de guerre contre une telle appréhension d’une discipline de plus haute ambition, mais qui ne reniait rien de sa fonction pratique (les syntagmes de technè rhetorikè, ars rhetorica en disent long sur la mission pédagogique dont elle est investie), que comme prolongement nécessaire en direction d’un effet ou « ressentiment » esthétique, au-delà de l’approbation persuasive, en dessine assez bien les contours mobiles, et les formes d’actualisation imaginables.
Avec ce manuscrit inédit que nous présente le bel ouvrage d’Emma Gilby, nous voici en réalité introduits à pas comptés dans le cabinet de travail d’un « curieux », savant non « de profession » sans quoi les circuits érudits auraient diffusé et fait connaître son essai , mais à la manière dont certains l’étaient en ce temps, tel Pellisson traducteur d’Homère à ses loisirs , et qui ne faisait guère état de ses veilles studieuses dans le monde. Savant donc, un peu, mais surtout disions-nous, curieux et fin lecteur, qui connaît ses forces et mesure ses faiblesses, avoue ses lacunes. Voilà qu’un mot manque du grec au français, en dépit des traductions latines insatisfaisantes en ce qu’elles habilleraient d’une autre langue elle-même objet de débats, une notion pourtant sensible, mais dont la lettre échappe : essais, ratures et corrections, blancs dans le manuscrit en signalent l’écueil, et nous indiquent les lieux de résistance du texte original interrogé en ce moment-là. Si l’on parvient à reprendre et repenser à loisir les formules initiales après le premier jet ou la première correction opérée, c’est, pour aller au moins pire, pour une plus juste équivalence recherchée non comme « belle infidèle » il y faudrait pour cela l’ambition d’illustrer la prose française mais comme effort pour approcher au plus près l’idée, envolée vers un sens partagé et non figé, irrémissiblement inscrit dans le temps présent de l’écriture, quand l’éternité du texte fait raisonnablement toujours défaut. Ne fronçons pas trop vite les sourcils à observer ces hésitations. Notre souci philologique, au demeurant variable selon les siècles et les langues en jeu, a tout à apprendre de ces tâtonnements : « Magnificence » ou « Sublimité », comment nommer cette « vertu » qui préside au discours ? Quant à notre « Sublime » tant marqué par la lecture romantique, nous permet-il d’en saisir l’enjeu, dont le terme grec ne décidait pas ? Ce « ravir » encore, central dans l’analyse longinienne, n’est-il pas en effet « révolte contre la raison », dans un temps où cette raison ne peut être combattue que dans ses propres cadres, sauf à en risquer une tout autre définition ? Que l’« à-propos » du moment sublime ait pu être d’abord identifié comme sa « digne » pierre de touche, ne faut-il pas y voir la leçon paradoxale d’une éloquence qui se moquerait, déférente mais critique, de l’éloquence même, assumant ainsi les leçons les plus fécondes de la rhétorique où se cherche la convenance parfaite d’un orateur, de son sujet, de son public, avec le présent sitôt enfui d’une parole devenue événement ?
À lire humblement, dans leurs méandres, les tentatives de ce traducteur exigeant jusque dans ses accommodements avec l’ « air du monde », c’est non seulement une patiente méthode de travail que nous suivons, mais encore l’effort généreux d’un siècle moins pétri de certitudes, moins aveugle à ses contradictions qu’on ne le croit trop souvent à tort. Et laissons le visage de notre auteur rester dans l’ombre : de cet anonymat encore impossible à lever, les contemporains savaient tirer parti, en pleine connaissance du prix comme du coût d’une telle liberté. Aussi bien d’ailleurs les entreprises intellectuelles de ce siècle, pour n’être pas toutes publiées, s’accompagnaient-elles des propos échangés dans le calme des bibliothèques, des dialogues confiés au dense réseau social des protections et des amitiés, tant savantes que mondaines. Ce qui n’interdisait pas, loin s’en faut, les essais silencieux de quelques plumes parfois discrètes.
Avec ce passionnant inédit dont Emma Gilby nous livre le dossier, l’histoire complexe du sublime s’enrichit d’un regard aussi précis que fraîchement ouvert sur les possibles du texte de Longin.
Delphine Denis, de l'Université Paris-Sorbonne
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