L ACT MEM - Lire aujourd hui - édition de littérature de création
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Etudes sur Waltenberg,
roman de Hédi Kaddour

collectif

essai
ISBN 978-2-35513-000-7
15 X 21 cm, 312 pages, 22 €

disponible en librairie
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volume coordonné par Pierre DAUBIGNY
liminaire Jacques RÉDA et Jean ROUAUD
musique Karol BEFFA et Henry FOURÈS
textes de :
Frédérique AÏT-TOUATI, Didier ALEXANDRE, Yves BALMER,
Christian BIET, Anne-Lise BLANC, Claude BURGELIN,
Pierre CAMPION, Gabrielle CHAMARAT,
Florence CHAPIRO,
Pierre DAUBIGNY, Robert DAVREU, Jean-Yves DEBREUILLE,
Jean-Pierre DUPOUY, Bertrand FRANCO,
Christian GARCIN,
Gérald GARUTTI, Brigitte GAUTHIER, Gérard GENGEMBRE,
Jean GOLDZINK, Francine MAZIÈRE,
Claude MOUCHARD,
Nathalie PIÉGAY, Jean-Loup RIVIÈRE, Marianne RUBINSTEIN,
Martin RUEFF,
Tiphaine SAMOYAULT, Guillaume SOULEZ,
Muriel STUCKEL,
Lionel VERDIER

Récit d’espionnage, fragmentation d’un désir amoureux, réécriture du mythe de Faust, Waltenberg (Gallimard, collection « Blanche » puis « Folio ») a été en 2005 un étonnant succès de presse et de librairie.
Ce roman de 700 pages fut tour à tour qualifié de « collision entre les Trois mousquetaires et La Montagne magique », de « roman d’aventures composé avec la rigueur d’une musique de chambre » et de « monument d’une langue scandée sans relâche ». Il obtint le Prix du premier roman, le Goncourt du premier roman et fut élu Meilleur roman français de l’année par le magazine Lire.

Passé ce temps du premier accueil, une trentaine d’écrivains, universitaires et musiciens ont voulu y regarder de plus près. Ce livre est le résultat de leur enquête.

incipit du livre

Jacques Réda
Petit relevé taupographique

Analyser de Waltenberg les caractères et qualités spécifiquement romanesques, d’autres s’y prendront beaucoup mieux que moi qui ne suis ni «vingtiémiste» ni critique littéraire et pâtis de ce handicap (que d’autres, encore, tourneraient à profit) d’avoir suivi parfois d’assez près l’élaboration d’un roman que j’ai cru d’abord «d’espionnage». Mais non, on le sait bien. Le projet et l’ampleur de son accomplissement ont pris une direction toute différente. L’habileté du saute-mouton chronologique, qui en relance périodiquement l’intérêt, ne l’empêche pas d’être à certains égards classique, ne serait-ce par exemple que dans ce qu’au théâtre on appelle la « distribution » : et alors classique racinienne-cornélienne, avec ses personnages qui ne sont certes pas des rois et des reines, mais tous quand même haut placés dans un microcosme culturel qui régna d’une certaine façon (brillante et inopérante) durant l’entracte assez houleux de la «guerre de trente ans». Où sont passés les gens de cette période, je me le demande sans une ombre de reproche envers l’auteur. Et puis enfin il y a une taupe. Il y en a même plusieurs.
Le dictionnaire que je consulte, pour me prouver que je suis consciencieux, dit que le mot désigne bien aussi «un espion infiltré dans le milieu qu’il observe». Or la taupe finalement avérée de Waltenberg n’est, pas plus que l’un des nombreux autres, le personnage central d’un récit tout en contrepoints. Et d’abord elle se fait attendre. Il faut que déjà l’étrange Lilstein lui-même devienne authentiquement espion. Et quand on a appris que Lilstein s’est doté d’une taupe bien entendu haut placée en France, il faut attendre encore que l’on veuille bien nous la dénoncer, à quoi l’on arrive à se résigner sans trop d’impatience, tant l’intérêt des fils qui s’entrecroisent autour de cette figure tempère l’effet de suspens. Elle n’en creuse pas moins sa galerie. Jusqu’où? On le verra, et comment, et pourquoi, mais peu importe. Des taupes, il y en a eu bien avant même les temps d’Hammourabi. Jamais, il me semble, on ne les a considérées comme des héros. La dignité qu’elles ont acquises leur a été conférée de nos jours par le roman, le roman qui ne porte pas de jugement moral sur ses personnages, ou alors plutôt positif, puisque nous ne les jugeons que sur l’efficacité romanesque de leurs actes. Dans la hiérarchie de l’héroïsme paradoxal, la taupe se situe fort au-dessus des bandits plus ou moins justiciers de toute espèce, et même du détective privé moderne qui agit plus qu’il ne pense et s’autorise parfois des manquements graves à la loi : l’honneur de la taupe réside dans la traîtrise. Le roman a donc modifié ou entériné notre conception du héros.
Et c’est à mon sens ce qu’annonce le long épisode qui ouvre Waltenberg, dans lequel les lances de la cavalerie française se jettent en 1914 sur un pacage d’avions teutons, forme toute nouvelle, et d’apparence héroïque, de la taupe devenue ailée pour s’infiltrer, du haut du ciel, dans le milieu qu’elle observe ainsi à moindre péril. Puis, à l’estime de l’esprit moyen désormais conditionné par une morale du rendement et de l’utile, les dragons, près de cinquante ans après les cuirassiers de Reichshoffen, franchissent le dernier pas qui séparait l’héroïsme de la bêtise : fauchés par les mitrailleuses au tir en arrosoir, les voici victimes traîtreusement du destin aveugle qui se substitue à l’oeil peut-être impitoyable mais encore humainement faillible de l’archer, du fusilier. L’héroïsme traditionnel perd ainsi sa dernière bataille. Les survivants se replient vers les rangs indistincts des tricheurs.
Presque tout le monde ensuite, dans Waltenberg, mène un double jeu et parle un double langage. Y compris le Grand Romancier confronté a l’une de ses propres créatures.Y compris la Musique, qui joue juste ou joue faux mais laisse entendre beaucoup trop de sens pour être soupçonnée d’équivoque. La Musique est en somme malgré elle la «couverture» de la cantatrice Lena, autre taupe, mais de l’autre camp, et au fond moins candide que l’espionne Mata Hari, danseuse médiocre, et qui n’a pas à ma connaissance été réhabilitée par le Roman. Mais Lena est une Grande Chanteuse, et se révèle dès lors d’une plus grande utilité. Le progrès est remarquable : les annales récentes du roman offrent bien quelques variétés d’Arsènes Lupines mais, je crois, peu ou pas de détectives privées mémorables (les plus célèbres exercent un genre dérivé du tricot) ; aucune taupe féminine, être, en dépit de la grammaire, jusqu’à présent masculin.
Je joue moi-même évidemment sur le fait qu’un héros de roman n’a jamais été par définition héroïque, comme dans l’épopée, ou bien ganelonisé à fond. Mais la sorte d’objectivité, acquise par le roman dès la fin du XVIIIème siècle, préparait l’avènement et de ce qu’on a appelé l’antihéros, et de celui qui échappe à tout rapport avec la notion d’héroïsme. Ainsi Morel (c’est lui), taupe parfaite, puisqu’il ne se détaupe que pour retauper en faveur des adversaires de son taupier Lilstein, qui à mon avis l’eût sans doute lâché si nécessaire. Mais tous les deux se voient abandonnés par l’Histoire, la Grande. N’auraient-ils vécu pour leur compte que celle de «Bouvard et Pécuchet espions»? Le meilleur de ce qu’ils auront eu ensemble est encore la Linzer Torte, et ils s’éloignent de Waltenberg presque la main dans la main. Serait-ce également la fin des taupes ? On n’en est pas très sûr. N’oublions d’ailleurs pas que Morel est historien, c’est-à-dire, ne chipotons pas, littéraire.
Ce qui me fait songer à la taupe principale, essentielle et infatigable de cette histoire, qu’est son auteur. Non par nature ou intérêt mais par obligation du genre. Car l’auteur a une politique et, à mesure qu’il prend consistance, son ouvrage commence d’en élaborer une aussi. Ils s’espionnent donc mutuellement et, si l’on peut dire, s’entretaupent. Mais ce n’est pas à cela que je pensais vraiment. Je ne sais si quantité de ses lecteurs savent, ou se souviennent, qu’entre 1987 et l’an 2000, l’auteur de Waltenberg paraît n’avoir écrit et, en tout cas, n’a guère publié que des poèmes. Pas de ces poèmes épiques ou narratifs qui ont longtemps préfiguré le roman avant de laisser place à sa dictature: des poèmes comprimés qui, sous une forme ou une autre, sans forme définissable souvent, hors la brièveté, ont hérité à notre époque du sonnet sans se plier de façon littérale à ses contraintes (de mètre, de rime, etc.) afin de préserver ce qui, dans le poème échappe à toute politique de son auteur. Celui-ci pourra bien faire preuve de patience avant cette irruption, de méticulosité tatillonne ensuite, mais, sur un donné brut où, comme dans une météorite, s’amalgament de façon inextricable les plus divers des minéraux.
Or, dans ces poèmes du futur auteur imprévisible de Waltenberg, un des aspects les plus singuliers avait été pour moi la présence, que je me figurais y déceler, d’éléments propices au développement d’une sorte de métallurgie narrative aux produits de plus en plus complexes et « finis », telle cette machine romanesque dont nous admirons présentement l’allure et les performances.
Oui, des éléments, des cristaux ou des filaments conducteurs pour mon imagination de lecteur d’histoires, et par conséquent des espèces de taupes du romanesque déjà tapies dans le dense petit bloc du poème, y creusant des galeries par où le romancier échapperait à la matière composite du poème qui lui a échappé. Et quand bien même on démontrerait que le poète, alors, aurait délibérément effectué le montage de ces pièces susceptibles d’indiquer la possibilité de créer diverses machines (pour voir ce qui, de leurs ébauches aventureusement mais aussi par calcul associées, résulterait), on aurait encore à faire à l’instinct d’une autotaupe qui prépare le terrain où, après les héroïques dragons de la Marne, trouveront assez d’espace pour leurs évolutions en forme orchestrale et chorale de fugue, ces vies soumises au temps et que le temps du roman remet, sous ses conditions, en liberté.

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