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FICHE LIVRE
Fonds Comp'Act
M. J. FAUST
Isabelle Zribi

fiction
ISBN 2-87661-276-3
176 pages, 15 x 21 cm, 19 €


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Isabelle Zribi


Première « fiction » d’un jeune écrivain, M.J. Faust ne prétend pas être un Faust de plus. On pourrait dire, ironiquement, que c’est plutôt un Faust définitif. À la fois homme et femme, Margueritte Jean Faust a été soumis(e) à une éducation sans faille, a lu tous les livres, est capable de composer des hymnes au savoir absolu. Mais ce Faust est aussi celui de la défection des mythes, y compris du sien propre.
Tous ceux qui aiment les contes, les “histoires”, les fictions fabuleuses, ne seront pas déçus par ce Faust hermaphrodite. Cette fiction provocante et ambitieuse tente rien moins que la réconciliation contemporaine de la poésie épique et du roman.



S’il me fallait résumer cette histoire abracadabrante, lecteur, je te dirais, en commençant par la fin, que le héros de la farce, qui est également son héroïne, se plaît à rêvasser à un projet démesuré après lequel l’humanité ne sera plus jamais la même. Il faudrait ajouter deux trois mots au sujet d’Hélène, la grande absente de ce livre qui y tient le rôle principal. Dans la panique, j’ai oublié de te dire que Marguerite Jean Faust s’est nommée Marguerite tout court jusqu’à sa treizième année; elle était une fille intelligente et un peu léthargique certes, mais tout à fait ordinaire si l’on excepte le voyage en éprouvette qu’elle fit avant sa naissance au paradis terrestre. Depuis, rien ne l’amuse ni ne l’intéresse; elle est contrainte pour ne pas mourir d’ennui de s’adonner aux plus spectaculaires et triviales folies, ce qui est absolument à pleurer. Tu me diras que mon récit n’a ni queue ni tête et tu n’auras pas tort, je rends compte de tout cela fort mal, à croire que je ne suis pas l’auteur de ce livre (...)
Isabelle Zribi

extrait du livre

M.J.Faust voit double
Une inconnue à la bouche de cheval entourée de guillemets –qui a travaillé combien d’années, de quelle manière, pour se forger, pour se modeler de cette façon particulière qui caractérise les machoires des avocats, des professeurs, des comédiens, des Casanova – fixe M.J.Faust-Bacchus tout en feignant de temps à autre de ne pas s’apercevoir de ses regards, histoire de respecter les règles de conduite en vigueur, tournant, retournant la tête en hibou surpris. Bacchus se hisse jusqu’à la piste de danse, enrageant de la stratégie convenue de ce garçon-manqué arrogant, ce pédé à la virilité ridicule, cette mauviette à la mode, cette pétasse qui s’exprime avec une voix de fausset et danse un doigt tendu vers le ciel technologique.
– Comment dois-je vous appeler Mademoiselle X ? qui lui dit se nommer Nahath. M.J.Faust lui embrasse le cou en un baiser lent de vampire, écarte le rideau de sa chemise trop blanche je suis-un-caïd-qui-sort-le-samedi-soir, embrasse de ses mains les continents rocheux du dos, descend le toboggan de la colonne vertébrale, suit ce chemin jusqu’aux prémices des fesses, baisse le froc, le slip de Nahath, s’accroupit comme devant un autel dressé à une petite vierge inconnue, aplatit son visage contre le derrière rebondi, brun, puissant (le souvenir présent d’une statuette de la République démocratique du Congo d’entre le xvième et le xixème siècles, figure protectrice des mânes, hirsute de résine noire), les joues rougies comme si c’était la première fois, attendant de ce confessionnal je ne sais quelle bénédiction, je ne sais quelle grâce, je ne sais quelle huile miraculeuse bénie par Dieu lui-même, le regard pissant le mascara et le rimel.
Elle touche de sa perruque rêche, massive, les deux fesses et le creux résidu de l’ex-queue de singe, ses cheveux se mélangeant aux poils courts vieil argent, venant agacer le trou du cul qui se crispe puis s’ouvre en un soupir, rouge vif, noir absolu, y cache sa langue mouillée de salive,
mange-moi,
bois-moi,
évire-moi,
plusieurs fois avalée et régurgitée, lappant d’un bord l’autre la chair de pamplemousse, s’enfonçant toute droite, revenant faire des tours de manège, léchant ce bénitier de façon à ne pas manquer un centilitre de l’eau profonde, unique, salvatrice, tout en continuant à flatter la surface lisse des fesses, la bordure des cuisses. Regardant au passage le palais aux voûtes couvertes de feuillage (les palais andalous sombres et humides, aux salles écrites, débouchent sur des petits jardins verts crus, jardins-courettes de figues et d’oliviers, souvent une fontaine, la seule fraîcheur provenant du dehors); elle pénètre l’anus d’ivoire, doucement, tendrement, s’attaquant à l’embouchure, s’introduisant plus avant.

Nahath la serre, la garde, la presse en elle comme pour la scinder à elle, l’étreint, la plaque à elle, la tient à elle liée, si bien que c’est un combat que de se mouvoir, de reculer, que d’avancer encore parmi cette résistance, bille, solide éther, véloce équipée, plus légère qu’une goutte, qu’un souffle. Hyène au troupeau de dents découvertes, elle l’embrasse, la cale, la maintient en elle de toute sa volonté (dans un des châteaux de la Loire en France, plus lequel, un bureau je crois, est construit ainsi, long corridor comme d’ossements, squelette indestructible, immensurable, de baleine blanche), a rapidement son compte et la rejette brutalement avant qu’elle n’ait le sien, Faust-Bacchus demeurant contre elle, timide, de trop, impatiente.

Nahath s’asseoit sur moi, à cheval sur mon bidet, à cheval sur mon dada, tandis que je ne lâche pas son anus, me contentant de l’effleurer du doigt, de l’ongle, de-ci de-là, plaquant son pubis contre le mien – nos deux corps l’un contre l’autre se soumettent à un culte mystérieux dans un temple immense et infini – (pense à quelque chose d’incertain, un bruit d’herbe raide taillée, un bruit de cigale, de craie, de roches frottées l’une contre l’autre), me sciant, me divisant, me démembrant, presque mal joui presque, me dissolvant, me rendant invisible, incorporelle, me léchant, m’enroulant, m’enduisant de foutre, me liquéfiant sous elle, confondant nos deux cons-queues en un même lit, et moi, la léchant, la baisant, la liquéfiant, l’amollissant contre moi. Nahath s’agite, bacchante antique, soudain extrêmement femelle, contorsionnée, la figure embuée, pâle, émouvante, ses cheveux défaits volant autour d’elle comme des nageoires de poisson japonais (n’a-t-on jamais pensé à représenter les ailes des démons par des nageoires), sorcière à la bouche agrandie – elle me regarde muette sans émettre un murmure, me faisant taire de son silence, son œil me dévisageant, m’observant à distance, tandis que moi aussi je la regarde – nous crispant, nous détendant, crissantes-frissonnantes. Me méfiant de sa générosité, je me hâte, me tords le plus vite que je peux, elle, suivant mon rythme, me sourit d’un sourire rectangulaire creusé de guillemets d’os et de muscles (dans un tableau de Bacon, peut-être un tryptique, où deux mecs s’enculent dans une cage sphérique, l’un d’eux, Bacon, tourné vers nous, contracte la bouche de cette manière).
Viens
viens
viens.
Nahath se plisse comme si elle souffrait, se reprend devant mon regard inquisiteur, amusé. à penser à son plaisir double, profond et électrique, je suis prise de tremblements dans une sorte d’inconscience éblouie, une forêt nerveuse d’images (qu’escalade la petite bête qui monte qui monte qui monte ; qu’un souffle de vent soulève sa chemise, sale et gerce sa poitrine ; qu’une goutte d’eau limpide, glacée, au cours d’un été suffocant, tombe sur son cou, suive les noeuds de ses seins, de son dos, de son ventre, de son sexe, de ses jambes). Les ondes éparpillées se ramassent en un unique, un long, un effectif ruban de volts, langue immense crachée par un dragon chinois aux joues surgonflées, qui se déplie, se déroule, surpuissant, provenant de tous les organes à la fois, qui se dévide, coule, se lance devant lui, qui éclate, roule, tonne, se disperse.

Marguerite Jean attend que Nahath l’appelle à elle d’une voix suppliante, j’ai froid, revient dans son dos, effleure sa poitrine moins petite que sa chemise ne le laissait croire, énergique, douce, un étang, tandis que Nahath lui enfonce sa langue dans l’oreille, brouillant de brume morcelée les bruits autour d’elles, un peu comme quand, plongée dans un bain, elle entend les voisins qui discutent en dessous, babil heurté et circulaire. Marguerite Jean souffle à Nahath presque dans la bouche : « à la façon que tu avais de chercher mon regard, de le chasser, de l’attraper à nouveau, sous tes airs de petit mec qui vous baise, qui ne se laisse pas baiser, je savais que tu tendrais le cul à la moindre occasion, ton trou du cul kaki, ton trou du cul baklava, ton trou du cul banane plantin, pour te soumettre aux caresses de mes narines, de mes joues, de mes cils, aux effleurements de mon souffle jusqu’à ne plus respirer, pour être sucée, titillée, mordue, pour que je te pique de la pointe de la langue, t’enduise du gel épais de ma salive, nénuphar fouetté par le courant, t’astique du bout des deux doigts, t’encule en surface, te vrille, te visse, t’agite en zigzags, pour être colonisée entière entier, te faire mettre, fourrer et enfourner, élargir comme un jeune garçon, t’abandonner aux caprices de ma volonté, pour te faire empygmalier, posséder, infiltrer, parasiter, râper, enfiler, travailler, limer, ramoner jusqu’au coeur. »
Nahath avance deux doigts solidaires comme une tige dans le cul de Bacchus qui se referme sur elle, travaillant de l’autre main son clitoris, alors que s’immiscant sous la pyramide de leurs doubles jambes, Bacchus masse le sexe de son amante de sa paume puis de son poing à l’endroit où l’os fait un angle, une pointe, un cornet, trouvant plus précisément le long cône recouvert de peau, le suivant jusqu’aux petites lèvres et un peu au-delà, faisant vibrer son index et son majeur de part et d’autre du creux osseux qui le borde là, craint de pisser sur Nahath à l’idée de la toucher ainsi (songe un instant au bien-être d’être aspergée de son urine jeune, chaude, fluorescente de vitamines, comme un des vieux curés salaces des 120 Journées du marquis de Sade, pisse donc petite fille pisse donc), revient à la tête du clitoris, l’oeil, la perle, le caillou, l’agitant comme une bonne bête devant derrière et de droite à gauche, tressaillant de leurs plaisirs aigus simultanés, elles, frères jumeaux, frères incestueux, ne le sut-elle pas tout de suite ?

Trieste - Venise
Derrière les rideaux fermés d’un compartiment désert
la fleur qui s’orne de tant de feuilles

Sous un ciel arabe parsemé d’étoiles à peine matérielles, la rose rose se jette à mes yeux. Condensée, repliée sur elle-même, concentrée devant moi, Urian me parle directement de son langage muet, me montrant régulièrement des fragments de son âme –je pourrais presque voir sa couleur et sa forme (pas étonnant qu’elle se réfugie dans le sexe plutôt que dans la bouche, gorge ombragée au climat tropical) –, me demande, me séduit, supplie, quémande.
J’imagine son sexe laisser passer la tête de Béatrice, d’Hélène, les visages joyeux de mes piètres amours, ceux, rubiconds, de mes compagnons morts, une image de la transfiguration. Hosanna, hosanna ! Je lance un ban d’oiseaux de mes deux mains, l’une s’avançant précise le long du cou du clitoris d’Urian, l’autre le piégeant par derrière dans les replis des grosses lèvres.
– Oui, ma chérie, oui (pourquoi son assentiment m’effraie-t-il à ce point, presque envie de la lâcher).

Les cheveux perdus dans le ciel de foin, je dégurgite la langue-serpent de boîte à surprise (Urian se crispe avant que je me pose, sensation-fantôme), la déroule, l’applique en levier, frôlant les poils bleus brillants, peigne et décoiffe la peau étoffée, poinçonne les bourrelets des lèvres. Je la survole, la traverse, l’explore, la parcours, aussi distante d’elle que si elle était mon propre corps, territoire vu du haut d’un avion. Je la ramasse de la spatule de ma langue, ma poitrine habitée par l’amour, hantée d’elle (sans que vous n’ayez rien vu, presque distraitement, je tapote du doigt le pourtour du trou, femme-tambour, roulant, tournoyant, m’enfonçant à peine avec un bruit de tap tap tap creux et cadencé).
– Je t’aime, je t’aime, c’est vrai, c’est vrai. Je respire au passage l’odeur de son cul, parfum sucré de merde de bébé. Marguerite Jean, pourquoi m’aimes-tu comme ça ?
La rose des sables compliquée aux pétales relevés sur eux-mêmes s’écarte, grandit, s’entrouvre, éclôt en accéléré, répand autour d’elle les vapeurs acides d’un encens mystérieux. Jus de citron, de carotte, il s’enroule à mes doigts, à mes lèvres, à mon menton, mes cheveux, se lovant contre les voûtes de mes narines, de mon palais, de ma gorge.
– Pourquoi ne peux-tu m’aimer que de cette manière silencieuse, Marguerite Jean, pourquoi pas plus de mots ne se forment dans tes pensées, pourquoi les émotions naissent en toi quand la distance entre nous m’effraie, qu’elle est tangible, omniprésente ?

Elle agite plus nerveusement le bassin, la tête à rebours, tout entière tournée vers la sensation, ça va être très bien, me cherchant en soufflant, se gonflant, quêtant de tous côtés, phare fou, voile folle prête à s’envoler, si beau. Elle se plante sur mes articulations, sur l’arête de mon nez, m’effrite, me corrompt, me défigure, tyrannique, me force à m’abandonner à elle, à devenir un instrument anguleux perceur-étendeur-visseur. La bouche tirée en une ligne tordue – je ne vois plus qu’un morceau de dent–, Urian me fixe, perdue, avec des yeux ahuris, instant de confiance, précieux, suspendu. Je suis traversée par le sentiment d’être une bluffeuse, un escroc, de ne pas mériter tant d’amour. Elle me fond dans la bouche, rivière, fleuve, mer dans laquelle je suis en partance, me propulsant avec elle dans des sillages noirs et dorés, des vagues, des cercles inconsistants, écumant autant qu’elle écume à ma bouche, barbouillée d’elle, enduite de la pensée physique de ce qu’elle éprouve, sous ma propre langue évanouie. Je la mords dans la cuisse, me presse à son ventre-bouillote à nichons, émue, ventre protecteur rebondi comme une coque, reviens chercher la langue de cette jamais-possédée, incapable de m’éloigner d’elle comme elle le voudrait, déformant mon sein à son sein (sourires), la regarde, m’hypnotisant, mon pot de colle adoré. J’écoute depuis mes poumons le désaccord de nos respirations.

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