Le poème est un poème d’amour. Sans fins d’amours, comme le précise son sous-titre, en référence au fin amors de la littérature courtoise, le code du "bienaimer", en même temps qu’il fait entendre et dans l’histoire de la littérature et dans celle du sentiment (qui se répondent) du romantique amour sans fin, touchant l’éternité du sentiment lui-même. En même temps encore qu’il s’en dégage, écrit "sans fins d’amours", loin du souci du discours amoureux.
Cette triple polarité, d’un ciel, d’un code (terrestre), et d’un dégagement, pose le dégagement du poème lui-même, en tant qu’il entreprend ici de parler d’amour, une histoire vraie, et tâche d’y créer son propre code, dans le texte et contre le texte, dans et contre le poème qui s’écrit en se précisant contre soi-même. Dans la "vie rêvée" (nervalienne ?), dans du réinventé que l’amour non seulement suscite mais ici exige.
incipit du livre
Nous faisons des fleurs
nous aimons le vert du feuillage
(et le blanc)
nous y mettons l’ombre
nous y
mettions les roses
puis
les hortensias qui fanent
aussi joliment que le coeur
avec l’odeur absente
(les roses elles étaient comme la mer
éclatantes nous n’avions cure du parfum nous l’avions enlevé)
les hortensias poussaient et fanaient
au pied de l’escalier de mon amour
Nous ne disions rien la seconde fois
car nous rêvions
nous rêvions avant d’être près de mourir avant la sombre terreur
qui m’éveillait des rêves dans la nuit
noire noire
augurée par les verts et les blancs des feuillages
que nous aimions
augurée par le pâle hortensia
qui fanait aussi au pied de l’escalier de mon amour
qui poussait et fanait au pied de l’escalier de mon amour
par la blancheur de l’animal et
par son inhumain et par son inhabituel silence
Nous parlions nous parlions
Nous n’avions pas d’ailes Nous
ne disions rien qui vaille la nuit devenait bleue dans la chambre
bleu sombre Nous parlions
l’hortensia imitait la nuit Je
le retrouvais au matin Je voyais
ses fleurs qui
Elles ne parlaient pas comme Nous
avions parlé et
parlions encore
Nous avions parlé Nous parlions
des choses qui s’ajustent des choses qui ne s’ajustent pas des êtres
qui s’ajustent nous parlions et ne parlions pas Nous
Nous ajustions en paroles aussi dures
et usées que les pierres de l’escalier de pierre
aussi polies aussi luisantes de temps mais nos paroles
n’avaient pas cette grâce flottante de l’éclat elles n’étaient que closes
aussi aveugles que la pierre de l’escalier de pierre
Nous regardions nos pierres
Nous pesions
Nous ne pesions pas Nous
avions une légèreté portée par de vaines paroles Nous
avions cette grâce en miroir de la pierre en
contrepoids de cette grâce de la pierre Nous
n’avions pas l’éclat soumis au temps lui ne nous faisait pas briller Nous
étions brefs Nous
étions opaques comme les pétales de la fleur Nous
la reconnaissions et elle Nous
reconnaissait Je l’ai gardée Elle
n’est plus vivante Elle
ne parle plus nos
pieds Nous soulevaient
Aussi beaux que d’antiques pieds et comme méditant leur bond Plus
beaux que les roses elles-mêmes celles-là à qui nous avions ôté leur
parfum et qui étaient comme la mer salées d’un autre et proche
proche été plus beaux mieux dessinant que les belles belles roses
Plus beaux que les roses que Nous aimions
plus beaux que les roses que Nous regardions et
qui avaient nos yeux que nos yeux avaient nos yeux déjà fixes nos yeux
de la même couleur
nos yeux ôtés et posés à côté de Nous nos yeux ôtés et
posés en dehors de Nous nos yeux que Nous
pouvions voir
eux se voyaient eux ne se souciaient pas de Nous Nous avaient
spoliés Nous de Nous Nous devions Nous
Nous y remettre eux s’étaient séparés eux
Nous regardaient aussi Nous
n’avions que nos yeux pour les voir
l’oeil me reste encore
aucun
oiseau n’y chantait
(mis en déroute par le blanc animal)
y restait seule la Note Noire qui tenait Nous tenait accordés
dans le paysage noir
le pont vers le bois où Nous n’allâmes
où Nous avons passé