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livre de poésie
ISBN 2-87661-383-2
328 pages, 15 x 21 cm
23 €



Comme si quelque
Martin Rueff


Plus qu’un recueil de poésies, Comme si quelque est un livre de poésie. C’est un livre où la poésie a toute la place, mais aussi un livre où la poésie est l’enjeu d’un questionnement jamais apaisé : qu’est-ce que faire de la poésie ici, maintenant, en France, en 2005 ? Or il n’est désormais de réponse que dialectique : la poésie ne doit pas ignorer la transformation de la langue en marchandise et elle doit puiser dans son histoire les ressources de sa révolte intime.
L’auteur distribue ainsi ses doutes dans les poèmes, mais aussi entre les poèmes, dans des réflexions, parfois humoristiques et souvent amères, intitulées Les pleins et les déliés. La politique n’en est pas absente.
Chacune des trois sections du livre s’ouvre sur ces pensées détachantes. Les poèmes s’avancent alors en trois vagues qui se recouvrent et se libèrent : la poésie amoureuse, la poésie naturelle et le chant des morts. Entre chaque section, l’ordre du recouvrement n’est pas identique et parfois c’est le lyrisme amoureux qui vient avant celui des morts, d’autres fois c’est l’inverse. Il arrive que ces voix convergent en une seule plainte.
Accueillante et adressée, la poésie qui s’écrit sur les bords se dit en plusieurs langues et l’on trouvera dans le recueil des poèmes écrits directement en italien. Ils forment parfois un cycle. Un long poème conclut cette architecture mobile : Corde raide. S’il est bon que le lecteur se sente parfois perdu, il n’est jamais abandonné car l’auteur le précède dans sa perte et l’escorte jusqu’au bout.
Comme si quelque n’est pas simplement un livre de poésie moderne, c’est un livre qui demande, par tous les moyens, que le lecteur se pose aujourd’hui la question de la poésie. Il est considéré qu’il n’est nul besoin de hurler pour se faire entendre. D’où le titre, qui laisse l’initiative au lecteur, comme une formule à achever, à relancer, à aimer – comme si quelque.




incipit du livre


Précipitations en fin de soirée

LE POEME DES TITRES

quand, chanceux de ta pénétration,
tu auras trouvé la sortie
qui me crevait les yeux,
et refermé ce livre,
en quel sens lu,
pour l’oublier
hormis, peut-être, espoir tenace, tel vers
non repérable,
(et ne compte pas sur moi,
si démuni à l’entournure),
tu te rappelleras, outre mon nom
(t’aura-t-il fait rêver quelque soir ?
aura-t-il réveillé quelque rire)
son titre ; tu demanderas
d’où et par quoi inspiré
si jeté là à la va comme
ou bien fruit de calculs
– comment choisi donc.

En ce liminaire qu’autorise Boris,
et son poème d’avant les poèmes,
reçois ici l’expression des mes hésitations endolories.
Tu n’as pas à choisir,
nulle sélection
ou expertise :
le mal est fait.

Il y eut d’abord Les égards réciproques,
ainsi justifiés :
Ce que nous nous devons
d’une langue à l’autre
d’une forme à l’autre
les uns aux autres
les uns les autres
réfléchis car réciproques
réciproques car réfléchis :
des égards.
– Et à ce titre, moins mot à mot que corps à corps.

Mais on devinait quelques cérémonies élégantes,
des lois d’une hospitalité surannée
un peu de soie parmi les marbres
une joliesse désuète et froide surtout ;

Ce fut alors
Haut
Bas
Fragile
en un cartouche.
L’astuce belle : les deux styles anciens
et le médiocre, devenu
....... frêle.
Tournez manèges enchantés
roue de Virgile et bouclier ornés
tournez
mais que dis-tu, toi, de sa modernité ?
qu’elle est dépassée ?
je l’ai pensé soudain ;

Il y eut ensuite, enfants de mon silence,
Pas vus venir
et leur obscurité génitive
rejoignait mes deux épaules
sur le chemin des ombres (Ibant obscuri again)
Ah, pas vus venir, j’hésite encore.

Et que dire de
pour rien au monde,
ce titre sombre de la désespérade ?
je reculai devant sa démesure, ses exigences,
sa syllepse d’apocalypse ;

À Stéphane le couronné je voulus emprunter
Retraits, prolongements, fuites
– je n’osai pas.
Et pourtant, les retraits de l’histoire, de la langue et du vers,
les prolongements à toi offerts, en hypothèse,
les fuites, comme lignes, mais aussi, comme l’arche inverse du
....... poème
qui prend l’eau avec les bêtes comme le foc le ciel et le vent
oui, et pourtant

ce fut, donc, plus discrète énigme, et titre des opérations en
....... cours,
effacé presque et ne nommant rien sinon l’acte,
legs tronqué de zeste et d’ambre et suspens lent aussi
par déférence enfin au poète aimé,


COMME SI QUELQUE

tu vois, comme si quelque
tout se passera maintenant comme si quelque

si tu veux tout tout de suite
en short message system
je vais être obligé de te décevoir


et que veux-tu savoir de moi, toi qu’abreuvent les récits tout faits
de nos vies défaites ?
et que veux-tu savoir de moi, toi qu’aveuglent les images mal
....... faites de nos vies pipelettes
(j’invente le genre en déroute de
....... l’autodéfection)

le jour que j’évoquais le destin des aïeux
(je devais avoir bu)
j’éprouvais tant de honte mauvaise
tant de honte qu’on y vit
quelque effort pour un surcroît d’identité regorgée en nous
....... que

alors va, sois gentil, ni autographe ni récit
(à moins que tout se passe comme si quelque)

quant à leur nom qui est le mien il est sur un mur
onze fois répété
parmi des milliers
va voir
va lire

(c’est trop triste)


SANS AUTRE PORTABLE SUR LE TARMAC EMOTIF

voilà cet espace hérissé blanc où
je me suis perdu où je
me suis couché
absenté
abonné
immobile (mort ?)
et d’où je te regarde les yeux grand
ouverts brouillés de larmes
non aveuglantes (je te les conseille)
cet éboulis où je me tais par intermittence
comme un miraculé sous ses décombres
qui s’amenuise et, tel Gongora,
ressuscite au troisième top
– rien ne ressemble plus à sa désincarcération
que son filet de voix fort douce
échappé de la lumière des dents
par les lèvres lues
(Le très pâle les dents
lumineuses l’éteignent
) :
« ici, par ici, je suis là, je suis là plus bas »
(enseveli à manger le vide sans bouger et sans temps
les membres écrasés avec le poids du poids sur la tête
ou parfois protégé par une grotte formée
au-dessus comme une cloche une coquille une cavité
la crèche caverne d’un salut qui dure longtemps longtemps
....... longtemps
escargot berlingot dans la conque le montre-moi t’écorne)
ce terrain si vague où tu as joué enfant
(la plus longue partie de foot du monde
et l’odeur du goudron mouillé l’été
et l’allée des pins
quand le chant des cigales égratignait le genou)
ce train au milieu des trains
dont tu ne sais lequel part
et lequel reste
où l’un parle toujours la bouche pleine
et l’autre lit toujours la bouche triste
ce déflagré où tu te retrouves nu
en chaussettes
(tu as perdu ton casque et tes clefs)
et où au coin d’un mot
tu es doublé par un lourd paquet d’émotions
remonté d’un coup en pleine gorge face
comme, quoi ?, un appel ou
un trou d’air, un coup de frein brutal
dans la course des jours
et où, par moment, rare,
tu trouves, antipersonnelle,
ta porte, à toi seul destinée, et
construite par moi qui ne le savais pas,
cet espace où tu ne vas pas rigoler,
mais toujours plus que moi,
ce tarmac émotif,
ça y est, tu y es,
tu y es

n’essaie pas de m’appeler,
reste calme, nous ne sommes pas faits pour
nous entendre.

Mon portable ?

tu l’as entre tes mains.

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