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FICHE LIVRE
Fonds Comp'Act
L'OEIL ET L'ATTENTE.
Sur Julien Gracq
Maël renouard

essai
ISBN 2-87661-280-1
112 pages, 15 x 21 cm, 16 €


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Un essai très éclairant sur Julien Gracq, à travers ce qui, dans son œuvre romanesque, relève du regard, de son “attente”, de son orientation, de sa recherche, dans l’infinité des chemins.
Ce qui attend, chez Julien Gracq, est toujours un regard et l'esprit de veille ne s'accorde qu'à des yeux bien ouverts. La trame de ce monde est l'attente; elle oriente l'écriture du visible. Le mouvement, la durée même ne sauraient ici exister sans elle. Avec l'attente les livres finissent et les vieux pays s'écroulent : Rivage des Syrtes, Balcon en forêt. Et le regard qui attendait s'achève en vision. Mais tandis que l'attente persiste, des perspectives magnétiques rivent les yeux à leur fonction insomniaque. Observatoires et nids d'aigle, bords de falaises et tours de guet, beaux points de vue, hauts points de vue, une force du monde, un génie du lieu nous y retiennent investis d'une veille fascinée. De là-haut le visible désigne le temps, l'avenir est visible dans les contrées envahies d'indices. Les grands événements, où finissent les attentes, s'annoncent quand l'horizon chancèle dans la blancheur. Mais les souvenirs aussi reparaissent au bout d'un regard ; des échappées de vue les ravivent sur les vieux chemins repris (Les eaux étroites, La forme d'une ville). Territoires visibles, chargés de pressentiments et de réminiscences; ce livre y suit, oeil par oeil, jusqu'au cillement du monde, la trace de regards en attente de vision.

extrait du livre

"REGARDER, VOIR, ATTENDRE

REGARDER, C'EST GARDER ; il suffit pour s’en convaincre d’ôter un instant le préfixe par où l’on “ double la garde ”, par où elle se retourne et touche à la vision. Et garder, c’est attendre, attendre le moment où la tension cessera qui me lie à ce dont j’ai la garde. Le regard “ tient à l’oeil ”, mais comment s’achève cette garde singulière ? Qu’attend le regard ? Vers quel dénouement oriente-t-il mes yeux ? S’il les oriente, c’est, bien sûr, qu’il les braque vers l’Orient, et c’est de là qu’arrivent les vents neufs, c’est vers l’Orient que tous les regards, comme on dit, se tournent, vers le Farghestan qui en a tous les attributs, vers l’Allemagne et les frontières de l’est qu’elle menace et qu’elle franchit. Quand Grange quitte enfin la maison forte et sans boussole s’égare dans la forêt, ce n’est pas le nord qu’il perd, c’est l’est : “ Mais où était l’est ? ” Le récit gracqien emprunte au champ magnétique le modèle de sa tension et l’aimantation y pointe sur l’est tous les regards aigus. L’est suscite nos veilles, dans nos mythes géopolitiques. Les dénouements sont à l’est, les guetteurs portent sur lui la tension attentive de leur regard inquiet et orienté. Mais tout regard est inquiet, tout regard tient du guet s’il est vrai qu’il est tendu vers un épilogue qu’il attend.
Peut-être cet épilogue est-il une vision, peut-être le regard attend-il la plénitude d’une vision. On dirait qu’il s’achève en vision, qu’il s’épuise, sinon, à vouloir voir. Je vois enfin quand je cesse de regarder — d’attendre. Car si le regard attend, la vision conclut l’attente, elle en est la résolution ; une célèbre maxime anglaise le prononce d’ailleurs assez. Le circonspect attend de voir. L’impatient est impatient de voir, il regarde car il veut voir mais il ne voit pas : “ Si seulement on pouvait voir ! ” On verra bien, dit celui qui attend et dont l’incertitude détermine le discours ; et l’on n’attend jamais rien de certain, car après tout, l’événement lui-même serait-il vraiment nécessaire, il reste encore incertain si je serai là, moi qui l’attends, pour le voir : hora incerta. On va voir ce qu’on va voir, dit, même en tremblant, la sentinelle qui observe enfin au loin les feux d’un bivouac ennemi. La curiosité épaule alors le courage, on se convainc de rester combattre parce qu’il y a quelque chose à voir (on essaie de se convaincre ; mais l’attente d’une vision aura bien été le dernier recours pour y parvenir). Et quand le veilleur verra, il ne sera plus temps de guetter, il aura cessé de regarder ; l’événement apparaît à la vision plutôt qu’au regard. «Maintenant vous voyez ce que vous n’avez jamais cessé de regarder», dit Allan à Christel en levant le verre empoisonné qui le tuera — scène ultime où se dénoue l’attente du Beau ténébreux. La vision n’attend pas, elle n’attend plus car elle est comblée. Il n’y a “ plus rien à voir ” au-delà de ce qu’on voit, quand on voit ; Actéon surprenant Diane au bain est frappé d’une vision qui n’appelle pas la mise en oeuvre d’un regard, car regarder, ce serait tenter d’en voir plus, tenter d’accroître encore la vision quand on peine déjà à en soutenir l’épiphanie grivoise. Il y a une stupeur de la vision qui est étrangère à la ruse inquiète du regard ; et il n’y a pas de regard béatifique. La vision, c’est à la fois l’acte et l’objet (on “ a ” des visions) ; c’est l’acte aboli dans son objet.
Mais la volubilité est une propriété essentielle du regard1, quand je suis accablé par un deuil c’est lui qui sournoisement recommence à s’intéresser à tel objet brillant devant moi. C’est que le regard, lui, cherche à voir, il cherche à produire l’accomplissement d’une vision avec laquelle il ne se confond pas ; il veut voir plus, conquérir ou reconquérir un objet qui lui échappe ; il inspecte, on inspecte du regard ; il vise, selon Starobinski, à percer le visage sous le masque2. Nous avons toujours du mouvement pour aller plus loin, dit Malebranche, et le regard suppose par son mouvement même qu’il y a toujours autre chose à voir. Quand on veut nous “ faire voir ” quelque chose, on nous demande de regarder, de tourner les yeux vers cela qu’il y a à voir : nous avons un mouvement à faire. La vision possède un objet qui ne fuit pas comme il fuirait sous le regard, elle n’a plus rien à quêter et elle n’est pas saisie de ce mouvement. Elle lui est pourtant suspendue : on ne voit que ce qu’on regarde, que ce qu’on a regardé ; et si le regard tend à finir en vision, la vision à son tour redevient regard en s’orientant, en retournant à la visée. Une vision imparfaite appelle le travail d’un regard : ainsi le regard en s’orientant vers l’objet unique met fin au déséquilibre de la diplopie et la résout en une seule vision binoculaire, qui achève une tension ; en ce sens, il faut bien regarder pour voir.
Le regard attend, l’attente met le regard en oeuvre, et c’est pourquoi l’attente qui est le sujet même des récits de Gracq ne se sépare pas d’une allégeance constante aux puissances de l’oeil : on croit reconnaître presque à chaque page la “ folie de la vision ” dont a parlé Merleau-Ponty. C’est précisément l’attente qui commande la présence insistante de l’oeil dans l’oeuvre de Gracq. Certains yeux y sont tellement désireux, tellement “ fous ” de vouloir voir que leur regard n’est plus qu’une longue veille ; ce sont les yeux des héros de Gracq. Leur fonction effective s’apparente souvent à celle d’un guetteur. Aldo est envoyé à l’Amirauté par la Seigneurie pour s’assurer qu’aucune faction ne s’y forme : cet espionnage interne et anodin, on appelle cela être les “ yeux ” de la Seigneurie. “ Veille bien ! ” lui dit Fabrizio sur le navire où ils patrouillent. Dans son fortin, Grange est “ aux avant-postes ” et par le “ gros oeil rond ” de la lunette de pointage, il rive son regard à la direction d’où arriveront les chars ; mais ce n’est pas à lui qu’il revient de donner l’alarme. Il est vrai que ces deux-là sont en guerre ou sur le point de l’être. Mais Albert et Herminien s’épient et, après tout, même s’ils n’osent se le dire, ils sont “ ennemis aussi ”, comme deux pays qui chicanent sur une frontière : il est heureux ici que le français confonde en un seul mot l’hostis et l’inimicus, l’ennemi politique et l’ennemi personnel. La plus haute tour du manoir d’Argol, château noir de l’attente, offre un poste de guet splendide et inquiétant : “ Du haut de ce guetteur muet des solitudes sylvestres, l’oeil d’un veilleur muet attaché aux pas du voyageur ne pouvait le perdre de vue un seul moment dans les arabesques les plus compliqués du sentier, et si la haine eût attendu embusquée dans cette tour un visiteur furtif, il eût couru le plus imminent des dangers ! ” Tous sont aux aguets, ils regardent plus qu’ils ne voient, car ils supposent qu’il leur faut voir quelque chose qu’ils ne voient pas encore. Ils attendent. Inquiets, orientés, leurs yeux guettent, de préférence à l’Orient : quel est l’événement vers quoi leurs regards s’y tournent ?
Mais importe-t-il vraiment qu’une vision mette fin à l’attente où ces regards s’épuisent, et cela est-il même certain ? La guerre a éclaté et Grange, essayant de se rappeler ce qu’il a guetté tout l’hiver, dit juste qu’il attendait “ quelque chose ” : “ il savait bien que quelque chose était arrivé, mais il lui semblait que ce ne fût pas réellement ”. L’attente prime son objet à ce point qu’il y a chez Gracq des attentes frustrées d’une résolution, ou du moins de la résolution qu’elles attendaient, comme celle de Simon, le narrateur de La presqu’île : la puissance de son attente est si grande qu’il ne peut la terminer en rejoignant enfin celle qu’il attend de voir ; et si l’attente s’achève, c’est par une désorientation : “ comment la rejoindre ? pensait-il, désorienté. ”
Le regard est orienté et l’orientation cesse avec le regard, avec l’attente ; celui qui attend est orienté, vers la fin de son attente ; mais on peut être orienté vers une fin sans que cette fin soit exactement déterminée : la démarche d’Herminien, “ majestueuse au-delà de toute mesure, et à tout moment visiblement orientée, sembla à Albert la matérialisation, pour la première fois débarrassée de toute espèce de voiles grotesquement esthétiques, de ce que Kant a appelé non sans mystère une finalité sans représentation de fin ”. Et Herminien rayonne d’un “ magnétisme humain et avide ” : la pure attraction du magnétisme, dont la tension s’exerce sans la détermination d’un achèvement, n’est peut-être pas étrangère à la finalité sans fin que le beau, selon Kant, nous donne à voir. Le beau nous plaît parce que devant lui il nous semble, il semble à nos facultés retrouver une finalité, bien que nous ne puissions nous représenter exactement à quelle fin l’objet beau a été créé. Nous reconnaissons dans le beau la forme de l’adaptation à un but, mais nous n’avons pas la représentation précise de ce but ; et cette quasi finalité provoque le libre jeu de nos facultés, source du plaisir esthétique. C’est un plaisir qui tient à l’harmonie que nous trouvons entre nous et ce qui est devant nous : des choses où il y a comme une finalité sont adéquates à nous-mêmes, qui nous proposons des fins ; et ce plaisir, nous l’éprouvons en contemplant des oeuvres d’art comme des choses naturelles : du point de vue de la finalité, les premières nous présentent le modèle grâce auquel nous pouvons comprendre les secondes ; nous voyons, nous rencontrons dans le monde des choses et des événements qui nous semblent comme construits ou organisés en vue d’une fin.
Il s’agit bien d’orientation : chez Kant, la finalité sans fin permet de penser l’orientation du monde où nous-mêmes nous orientons. Mais, de nos orientations, nous déterminons les fins : or, comment une finalité dont la fin n’est pas représentée saura-t-elle fonder ici l’orientation d’un cheminement ? Comment l’oeil peut-il attendre sans savoir ce qu’il attend, s’orienter sans la détermination de ce vers quoi il s’oriente ? Quelle attraction maintiendra le regard tendu, s’il n’attend aucune vision précise ? Et que doit être le monde pour que l’orientation y reste obscure et indéterminée, pour que nous puissions y cheminer sans fin ?"

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