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Fonds Comp'Act
CHANTS DE MARS
Marc Ory

roman
ISBN 2-87661-390-5
15 x 21 cm, 160 pages, 18 €


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Marc Ory

Après des études de Philosophie et de Sciences Politiques, Marc Ory, émigre au Canada et s’établit à Montréal où il enseigne le français. Il suit, par la suite, une formation de pilote d’avions et travaille à l’École Nationale d’Aérotechnique. Chants de Mars est son premier roman.



Chants de Mars est un roman métaphysique présenté sur un ton burlesque. Il a pour toile de fond des lieux hors du commun : Marseille, l’Algérie et le Royaume himalayen du Mustang. L’écriture allégorique et poétique de Marc Ory met en scène des personnages épiques dont la flamboyante quête mystique nous fait irrémédiablement passer au-delà du miroir.

incipit du livre

La course

Il n’y avait vraiment pas de quoi se plaindre: se faire offrir une course pareille, de la Pointe Rouge à l’Évêché, en taxi, c’était au moins deux cents balles, facile ! et encore sans le pourboire, un circuit panoramique s’il vous plaît ! via la Corniche, que demander de plus ? Omar Amorkrane était seul à l’arrière, le véhicule filait à vive allure, bientôt ce serait Pâques. Par la fenêtre grillagée défilait toute la rade de Marseille. Ils avaient enjambé le pont de la Fausse Monnaie, passé Malmousque; en face, l’île Ratonneau. Se faire aganter ainsi par les poulets, c’était vraiment son style. Il n’avait pourtant rien fait de mal, plutôt du bien, comme à l’accoutumé. Il était allé livrer des billets de foot au patron du restaurant Simoun , quand tout à coup, grande commotion, sirènes de police, gyrophares, ne voit-il pas son copain Hamid se faire tabasser par les Méharistes; sa lèvre fendue pissait déjà le sang, les cognes lui faisaient, à coup de pied, remonter les valseuses aux amygdales. Les coups, oui , ça fait mal ! Si ça continuait, ils allaient vraiment l’abîmer. Faut dire qu’Hamid, le fléau des aubergines, sa spécialité c’était de faire rendre les parcmètres; en était devenu un véritable expert, avait amassé un véritable trésor de guerre; d’ailleurs, les barrettes blanches, en étroite collaboration avec la Police Nationale, lui courraient après depuis des mois et aujourd’hui, pour elles, c’était le gros lot.
Voilà notre crustacé qui s’interpose, se prend des baffes, Hamid qui en profite pour se casser, Omar coincé contre un mur, un hareng saur gros comme un thon va lui asséner un direct du droit dévastateur, Omar se détourne, le ripou se fracasse le poignet contre la façade, il hurle comme un porc à l’agonie, deux mois de congé, au minimum ! Notre couillon qui se laisse empéguer comme un emplâtre. Juste avant d’embarquer dans le fourgon il avise Elhabdi, le redresseur de torts, à vélo, qui le regarde ahuri ; auprès de lui et à pied, son pote Nabil, la bouche ouverte, une caméra vidéo à la main, qui le contemple avec des yeux de bogue.
Elhabdi fait l’avocat, il a son diplôme depuis deux ans. Omar adore cet emploi typiquement provençal du verbe faire pour désigner la profession d’un individu (elle fait la pharmacienne, il fait l’instituteur), comme si, en Provence, on n’était pas défini par son métier, mais que celui-ci n’était qu’une sorte de personnage que l’on avait décidé de jouer, pendant quelques actes de la comédie humaine, et qui ne représentait en rien notre moi authentique. Amorkrane voit Elhabdi enfourcher sa monture, essayant de ne pas se coincer le membre sur le barreau, il est si maladroit. Vlan ! Omar est dans sa nasse. Quelques “ Pin Pon ! Pin Pon ! ” pour la forme et c’est parti. Il ne se fait pas de mouron pour autant, connaît le scénario, ce n’est pas la première fois qu’on le chope, mais toujours on le relâche, on ne peut rien lui épingler, du vrai téflon, les guignols en sont verts. Nous avons le caporal Dupont à la barre et une nouvelle recrue Le Blanc Bec à la place du mort.
– Alors Omar ! on t’a pincé ! Hein ! lança Dupont
– Pincer le homard, elle est bonne ! Chef !
– Ta gueule Le Blanc Bec !
– Oui chef !
– Bonjour Dupont ! fit Omar
– Caporal Dupont !
– Bonjour caporal Dupont !
– T’es cuit Thermidor ! Ça va chauffer ! Résistance à l’arrestation, complicité de vol, vas être à l’ombre pour longtemps, pourras pas te faire bronzer les rouflaquettes, ajouta Dupont.
– Je n’ai pas résisté, ce n’est pas ma faute si le gros balèze a décidé de défoncer le mur; je ne suis complice de rien, je ne faisais que passer.
– Et Hamid, tu ne le connais pas, sans doute !
– Bien sûr que je le connais ! Mais cela ne veut pas dire que je suis complice de quoi que ce soit.
– Tu expliqueras ça à l’inspecteur Colombani.
– Avec plaisir !
Dupont avait utilisé un des nombreux noms que l’on donnait à Omar, qui était déjà une célébrité dans la communauté musulmane de Marseille, très connu sous maints avatars. Le surnom de Thermidor lui avait été conféré par les càcous de Bellevue, cité des quartiers Nord, là où il habitait et œuvrait auprès des jeunes gens pour que ceux-ci fassent le moins de conneries possibles et donnent, éventuellement, un sens à leur vie ; c’était du sport. Thermidor rappelait Terminator, un film classique pour les habitants de la cité, où ça charclait autant qu’à Bellevue. Certains prétendaient toutefois que ce pseudonyme avait un certain rapport avec les trente deux boîtes de homards Thermidor que Krim, le caïd des càcous, avait emprunté à un célèbre traiteur du Centre Ville.
Le prénom Omar lui avait été donné par Angéline, sa mère, une partisane de La Plaine, («Oh ! Fan ! le pitchoun encore il bisque ! ») Le bambin avait en effet remarqué que, lorsqu’il bisquait, ses mimiques et ses moues déclenchaient l’hilarité générale et, puisqu’il aimait déjà faire rigoler, il bisquait souvent. Son père, Mouloud Amorkrane, un algérien kabyle, chamelier de son état, était venu à Marseille, à la fin des années cinquante, où il travailla comme terrassier, puis il retourna en Algérie en mille neuf cent soixante et un, pour s’y faire assassiner, disait-on, par l’OAS.
Thermidor était grand, un mètre quatre vingt cinq, mince quoique musclé, un visage aux traits fins, la peau mordorée, les yeux gris bleu, les cheveux ondulés bruns tête de maure. Le mélange des sangs avait encore une fois produit un bel animal dont l’hérédité maghrébine ne faisait aucun doute. Il paraissait bien moins que ses quarante trois ans, plutôt trente ou encore moins, sans doute grâce à un mode de vie sain et équilibré. Il ne buvait ni ne fumait. Omar parlait avec un accent marseillais très prononcé mais s’amusait à prendre l’accent algérien quand bon lui semblait. Il affectionnait les pantalons de marins américains à pattes d’éléphants, en portait un blanc en été avec une chemise ras du cou, et un bleu en laine surmonté d’un caban en hiver. On le voyait déambuler en Pataugeas ou en sandales et il s’affublait d’un foulard de soie rouge et de lunettes de soleil bleus miroitantes. Tout cela était très étudié, il jetait un méchant jus.

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