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FICHE LIVRE
Fonds Comp'Act
EVE
Jean-Claude Montel

récit
ISBN 2-87661-372-7
80 pages, 15 x 21 cm, 12 €


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Jean-Claude Montel





Ce livre peut se lire de plusieurs manières. La plus simple sans doute est de s'en tenir au récit que propose un narrateur sans nom mais fils de Mars et Freid (où l'on peut si l'on veut reconnaître à la lettre près Freud et Marx) qui tente vainement de savoir pourquoi cette histoire — la sienne qui est aussi la nôtre — a tourné court. Et pour lui si mal tourné puisque, comme les héros de Bekett, il se retrouve aux marges d'une société dans laquelle il avait sans doute mis beaucoup d'espoirs. Son errance dans la ville comme sa fascination pour une 'nouvelle Eve' virtuelle qui a fait de son corps nu une oeuvre d'art hyperréaliste, mais inaccessible, sont autant prétextes à survivre que symboles de son exclusion. Ce court récit faussement réaliste, comme mal écrit en marchant, ne dit rien d'autre que nous ne sachions tous : notre futur ne sera que la somme de nos échecs. Ce pourrait être aussi une manière d'identifier sans amertume notre post-modernité.

incipit du livre

Confession ? Non je m’adresse.
– Ah c’est toi !
Disons moi ou quelqu’un aussi absent que toi pour m’adresser. À toi ou à moi c’est même absence en dispersion. Car tout avance en dispersion sans cesse sans jamais se voir sans cesse
– Où étais-tu ? Que faisais-tu ? Où étais-tu encore ? Où étais-tu passé ?
Puisqu’il ne s’agit plus du lieu ni même du temps. Mais du temps qu’il reste pour seulement s’adresser je commence devant la cabine téléphonique car c’est là que ça me prend généralement lorsque le bus passe en shuntant sur l’asphalte mouillée. C’est le soir et il emporte des visages brouillés derrière la vitre ruisselante.
Il emporte et c’est presque toujours devant la cabine d’appel ou sur le banc tout proche que ça me prend :
– Ah ! c’est toi.
Il faut prêter l’oreille puis aller décrocher le combiné. Il faut répondre.

C’était l’hiver il pleuvait et Freid était mort. Freid était son surnom – le nom de Freid était Mars. Mars était mort au début de l’hiver et la pluie n’avait plus cessé de tomber. Quand il vivait Freid ne m’intéressait pas. C’est Mars qui m’intéressait. Mais c’était comme avec Ève aujourd’hui, on ne se donnait jamais rendez-vous et quand on se rencontrait on restait le plus souvent silencieux. Maintenant qu’il est mort c’est différent, j’ai l’impression qu’on a fait des tas de choses ensemble. Je ne sais pas très bien quelles sortes de choses c’est bien trop tôt pour le dire. C’est comme avec Line, on ne fait jamais rien mais c’est comme si à chaque fois on commettait de grosses bêtises. Alors on n’ose plus se voir pendant des mois pour oublier. Mais on n’oublie rien. Quand c’est fait c’est fait, disait toujours Line, après c’est trop tard.
C’était pour dire qu’avec Mars on pouvait rester des heures sans avoir besoin de parler. Juste comme ça côte à côte à regarder la rue, les gens sur les trottoirs et aux terrasses de cafés. À cette époque j’en avais vite assez de scruter la foule, même quand je n’avais rien d’autre à faire. Lui jamais. Cela pouvait durer toute la journée. Il se nourrissait s’emplissait de corps et de visages. Quand il croyait reconnaître quelqu’un il s’extasiait du moindre détail d’un sourire, d’un port de tête ou d’une attache de poignet ou de cheville. Pour moi tout cela me semblait vain ou absurde mais je restais, je l’attendais. Aujourd’hui quand il ne pleut pas j’essaie de faire comme lui, de m’intéresser à un nez ou un menton, de noter une expression au coin de la bouche ou dans les yeux. Mais je n’y arrive pas, pas vraiment. Le moindre geste me disperse et la marche m’emporte. Il me manque Mars. Lui seul savait pourquoi il était là et comment maintenir l’équilibre entre le mouvement et l’immobilité, l’ensemble et les détails.
Même quand je retourne dans le jardin, sur le banc qu’il préférait face au jet d’eau, je ne vois rien ou pas grand-chose et toujours pareil. Alors je ferme les yeux et je pense à Ève ou je repasse le dernier rêve, celui où elle me dépassait dans sa tenue futuriste de cycliste. C’est l’instant du dépassement que j’aime le plus revoir – quand elle semblait glisser sur l’asphalte sans le moindre effort. Je retiens le plus longtemps possible l’image de son long corps couché sur le guidon impeccablement moulé dans une combinaison bleue et l’espèce de toque de velours rouge qui lui servait de casque. J’avais tenté sans succès de la suivre pour conserver cet instant de très grande séduction. Quand elle disparaissait je rouvrais les yeux sur le jardin. Toujours la même photo : les petites figurines des enfants au bord du bassin, celles un peu plus grandes des parents immobiles ou assis en retrait sur les chaises. Bientôt je ne voyais plus que des apparences d’objets disposés dans l’espace. Tout ce que Mars ressentait je ne le voyais plus. C’est peut-être pour ça qu’on avait dû renoncer tout à fait, à la fin, de parler.
Mais c’est lui, Freid ou Mars, qui est mort. Je trouve cela aussi injuste que d’avoir déjà tout fait et tout vécu avec Ève sans l’avoir touchée. Pas même effleurée une seule fois, pas même son bras ou son épaule. Rien. Le pire : c’est elle qui me le disait quand elle me regardait. Pas un mot pour nos turpitudes, mais que de craintes et de reproches dans ses yeux. C’était mon sexe qui lui faisait horreur et l’idée que c’était à elle que je pensais en me masturbant. Que je pourrais lui demander de le faire à ma place. Qu’elle pourrait accepter – céder à cette abjection comme on cède aux caprices ou aux lubies d’un enfant. C’est ce que je lisais dans ses yeux verts pailletés de jaune avant la mort de Mars.
C’est lui qu’elle aurait aimé, même à la fin, quand il s’invitait, non pas pour me rencontrer, mais pour suivre la progression du chantier et qu’il restait des heures à la fenêtre. Prenait un plaisir immense au travail des pelleteuses, s’extasiait de leur facilité pour arracher les arbres puis effondrer les maisons une à une. En repartant il répétait qu’il venait de faire une découverte : Tout doit disparaître.
Il était resté jusqu’au bout, à l’extrême limite, quelques instants à peine avant que l’énorme mâchoire de fer articulé ne s’abatte sur le toit, juste au-dessus de la chambre où je dormais depuis l’enfance. Il n’avait rien dit, seulement émis un petit cri d’oiseau ou de bête sauvage. Puis il était revenu pour le déménagement puis seul pour le brûlage et le transport des pierres. Pendant plusieurs mois et plus. C’était un temps immense toute une vie qui s’effondrait d’un coup. Je revois les motifs à fleurs vertes de la chambre soudain offerts à l’excitation de Mars. Il trépignait. C’était juste avant Ève ou un peu après – toute chronologie étant désormais impossible tant il y aurait de choses à caser pendant cette période extensible du chantier. C’est du chewing-gum ou du caoutchouc qui n’en finit plus de s’étirer ou de se contracter.
Il y a maintenant un pont qui enjambe le temps dont la première arche s’appuie – pèse sur ma tête pendant mon sommeil. Tant de nuits, presque toute une vie avec Mars. J’évite de traverser le pont pour ne pas entendre ses gloussements de plaisir. C’est lui qu’elle aurait aimé – sûr – mais pas moi.
Pas seulement à cause de l’Opinel et de l’ouvre-boîtes que j’emporte toujours mais parce que lui parler du métro du taboulé ou des miettes de thon était impossible.
– Ouvre le sac. Je veux savoir. Tu m’entends !
Avec Ève tout était impossible. Le sac comme les souvenirs. Impossible qu’elle comprenne que j’étais resté enterré vivant sous la première pile. Sa mémoire, ou ce qui en tenait lieu, n’enregistrait pas toutes ces choses pour elle disparues. Mais garder le silence sur tout ce passé est une charge insupportable d’autant que dans cette crypte je retrouve beaucoup de monde : Line-père-mère et enfants et beaucoup d’autres de passage avec tout le tralala, sans compter Mars qui occupe toute la place : : ce que disait Mars, ce que pensait Mars, ce que faisait Mars et même ce que rêvait Mars. C’est un monde immense rayé de la carte et devenu inaccessible que j’ai connu-traversé sans comprendre, alors que je ne m’intéressais pas encore à Mars. Maintenant c’est autre chose, mais depuis peu – disons depuis sa mort et la rencontre d’Ève – c’est toute une vie qui bascule en enfance. Ève n’en veut pas. Plus de turpitudes. D’ailleurs, qui cela concerne-t-il encore ? Mars certainement aurait dit : cela ne sert plus à rien, à quoi bon se poser la question. [...]

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