Épreuve de la détresse. La Fête du travail n’est plus ce qu’elle était. De toutes les façons, elle n’était pas la même “chose” à Moscou, à Chicago, à Athènes ou Paris. 0u, était-elle la même ? Sur le Cours de Vincennes, il y a plus d’un demi-siècle, Georges Bataille attendait une convulsion. Il fallait au penseur de Fribourg une sacrée dose de solitude, et d'“inconscience”, pour, en 1941 (date à vérifier), tracer ce titre : histoire de l’Être !. “La conscience est cet avènement par lequel l’Être laisse la vérité à l’étant”. Ceux qui parlaient (qui parlent) d’utopie serait-ce cela qu’ils ont en tête, l'“Être”? Ils en ratent le site car ils lui cherchent un fondement.
Quant à mes projets pratiques immédiats, ils m’apportent une double satisfaction. Je vais enfin pouvoir me délester des charges d’un emploi (réunions, dossiers, institutions, gestion) ; je me prépare à répondre à la possibilité qui m’est accordée d’un séjour à Thessalonique.
Je note cette réflexion d’un vieux Père Neptique : “De plus en plus de gens voient des horreurs se dérouler sous leurs yeux. Qui restera-t-il pour voir la beauté ?”
Les chroniqueurs se plaignent de ce que les jeunes n’ont plus la notion du bien et du mal ! “La vérité du mal”, tel pourrait être le titre d’une fiction. Dans une mince plaquette (édition Métochion de Simonos Petra) l’archimandrite Placide Desseille s’est courageusement attaqué au Problème du mal, alors, écrit-il, “que nous avons connu le nazisme et les camps de la mort, l’arme atomique, les goulags staliniens et post-staliniens, la détresse des pays du tiers-monde.” Argument principal : la nature n’existe que pour être transfigurée par une participation gratuite aux énergies incréées. Conclusion : lorsque le Saint-Esprit s’empare de la pensée d’un homme, il lui fait voir les choses d’une manière toute différente de sa façon habituelle. On pourrait dire : inconçu, Dieu est inconcevable.
3 mai.
Dans la rue :
pluie de signes sur le mur des siècles
orage, pluie légère
comme plumes comme pollens
des dieux sur les dieux
Parménide encore vivant
5 mai.
Je retrouve Nietzsche, fragments posthumes : “remplacer l’idée qu’il existe une volonté divine, un être qui a des projets sur nous”.
6 mai.
Sur le petit écran, toujours la guerre des images. Avec quelle facilité passent les bavardages !
12 mai
Ceux de la Philocalie y insistent : “Nous, les inutiles”... Nous sommes réellement inutiles à Sa gloire. Hölderlin, à la fenêtre de la tour de Tübingen, disait être heureux “dans la lumière philosophique”. Ceux-là se sont battus contre des démons.
13 mai.
Cinéma. On aura beau faire, on ne pourra empêcher les hommes de rêver d’un autre monde. Comment faire alors pour que ce rêve ne soit point saisi en chose, fixé en “idée fixe” dans l’absence de destin, mais qu’au contraire il garde sa liberté, sa chance et son incertitude c’est, en quelque sorte, tout le débat. L’image, l’image aujourd’hui plus que jamais porte à ce rêve et à sa réification. Les images vulgaires, elles aussi, sont traversées par “autre chose”, une sorte de rêverie muette, de mélodie en contrepoint, plus intelligente. C’est la musique, notre désir de musique. On voit d’autres images que celles sur l’écran. La pensée fait un étrange usage, “personnel”, de ces images, qu’elle oublie. Mais le cadre reforme une communauté, une communauté du non-pensable.
16 mai.
Seule l’écriture, pourtant, prend le rêve en-deça et le maintient actif, en devenir. Il est remarquable aussi comme les poèmes d’Hölderlin dits “de la folie” se souviennent et se soutiennent des descriptions d’un ordre heureux (moissons et vigne), descriptions qui viennent de poèmes antiques.
19 mai.
Je reprends mes esprits : c’est-à-dire autrement. Autrement que ne le font les solitaires de la Philocalie avec leur méthode de “la réfutation rapide”, et, de toutes les façons, c’est-à-dire autrement, sur un autre rythme.
21 mai.
Oser le propos proposer. Dire l’histoire (la revoir, la “creuser”)... “puissé-je me souvenir comment je suis arrivé ici”.