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Fonds Comp'Act
IL SE FERA SILENCE, IL SE FERA SOIR
Virgil Mazilescu

poésie
ISBN 2-87661-367-0
104 pages, 15 x 21 cm, 18 €

traduit du roumain par
Pierre Drogi


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Virgil Mazilescu naît à Corabia, le 11 avril 1942. Etudes de Lettres à l'Université de Bucarest. 1966, débuts littéraires, en revue. 1968, premier recueil, sobrement intitulé Vers. 1970, Fragments de la région de jadis. 1979, Il se fera silence, il se fera soir. 1983, Guillaume le poète et l'administrateur.
Il meurt dans la nuit du 10 au 11 août 1984.
Vie détonante et heurtée : l'alcool y joua sa part comme une défense contre le monde et contre soi.
Quant au petit volume des Poésies : il marque dans la littérature roumaine une étape importante, celle d'une émancipation totale de l'écriture à l'égard de l'idéologie et même à l'égard des codes poétiques encore en vigueur à l'époque en Roumanie. oeuvre de rupture annonçant ce qu'on appellera plus tard le post-modernisme mais qui n'a pas ici le caractère artificiel ni théorique que ce courant prendra par la suite.

La biographie, dans le cas de Virgil Mazilescu, " fait légende ". Elle auréole de nos jours le poète d'une réputation de " poète maudit ". C'est à l'oeuvre, d'une incroyable liberté, que ce volume tente de rendre justice. L'oeuvre : ce qui reste justement quand on jette par dessus bord tout le ronflant superflu, quand on veille sa vie comme un désespoir - à rendre ivre ou fou - et que le peu d'écrit se dépose à la façon d'une respiration sur le petit miroir de poche du futur mort.

Pénurie et tendresse sont à l'origine (père et mère) de cet amour difficile de la vie, de ce peu d'écriture décalée au lieu où elle se vaporise.
Pierre Drogi

préface du livre

hop hop : pour le vrai cavalier

« je suis le poète le scaphandrier gentil et qui ne fait pas de bêtise »
("ça serait de plus en plus difficile", Vers)

Préface – ci-dessous, page 17 – est significativement le premier titre appelé à figurer dans le mince volume qui réunira post-mortem l’ensemble des textes publiés du vivant de Virgil Mazilescu ; « préface » toujours recommencée, à ce qu’il semble, et presque bégayante autour d’un motif paradoxal, décliné en roumain sous diverses formes : je ne peux pas dire (nu pot spune), pas la peine ou pas question d’en parler (pas un mot : nici vorba), nous n’avons plus rien à communiquer, nous n’avons plus rien à annoncer (noi nu mai avem nimic de anun tsat).

C’est pourtant ce manque, cette dénégation, ce retrait, ce dénuement etc. qui fournit le point de départ. Chaque texte est, ou plus justement sera, du coup, par nécessité retourné en préface – préface, elle-même toujours reportée ou transportée d’un cran, toujours programmatique d’autre chose qui viendrait enfin à commencer : poésie, peut-être ? ou vie ? ou respiration entre l’une et l’autre ? Chaque poème se voit affecté du pouvoir ou de la mission de « préfacer » ou de ne pouvoir que préfacer quelque chose sans jamais l’atteindre.
Désir et attente préservent en tous cas, dans ce dénuement, et installent à l’autre bout (à l’autre bout de quoi ?) comme la certitude d’un point que la parole pourrait néanmoins atteindre. Un point qu’elle semble viser tout au moins – précisément en raison du fait qu’il ne lui serait pas possible de l’atteindre.
Au terme, il s’agit « seulement » (mais quelle exigence !) que « la parole parle ». Pas la langue, notez bien !
Qu’on se propose d’atteindre ce « but » par la faiblesse n’est pas le moindre des paradoxes que l’on rencontrera en route : « sa parole lui serait humble ». Aussi cette pré-parole que représente la « préface », sans cesse différée dans son effectivité, est-elle néanmoins aspirée – nonobstant tous les obstacles – vers un événement de parole que le poème anticipe à chaque fois, nommé « silence » et « soir ».
Début et fin, départ et but : « préface » prospective, d’un côté, « silence et soir », de l’autre, que l’on tâche de rejoindre ; début et fin des temps, entre quoi inscrire le repliement des divers ciels dans le lin de quelques textes. Plus que métaphysique, la perspective est ici eschatologique.

Une conséquence étrange de ce repliement de la fin sur le début, ou de l’anticipation de l’avènement dès « maintenant » (le titre même « il se fera silence il se fera soir » clôt le poème dont il est tiré) est la suivante : le poème y gagne la valeur d’une promesse et d’une prophétie. Mais la teneur de cette promesse vaut dès maintenant sans qu’on s’aperçoive comment, comme si le poème intervenait après le silence et le soir. Un jour, un de ces jours que le poème inaugure ou vers le commencement duquel il tend, ce qui commencera trouvera en effet aussi sa fin – et cette fin enveloppe en retour, comme « le feu enveloppé d’eaux printanières » évoqué par l’un des poèmes, la parole jusque là incertaine.
L’ajournement prophétique du moment de la « vraie » parole – depuis ici, où on la projette (préface), jusqu’à là, où elle s’annulera dans le silence (la fin des temps) – situe celle du poème toujours « plus loin » ou « au-delà », puis (et dans le même mouvement qui fait qu’on irait de préface en préface) le met définitivement « en retard », lorsque la possibilité qu’elle ait lieu « arrive ». Ces étranges distorsions temporelles confèrent à la parole intermédiaire, entre ici et là, à la simple parole dite maintenant, la valeur quasi sacramentelle d’un « anticipement ».

« Préface » sonne, en d’autres termes « dès à présent » comme le mot d’une ouverture, ou du passage d’un silence négatif à cet autre qui marquera l’accomplissement – en inscrivant entre les deux la promesse en mots d’une « vraie parole par provision ». Depuis la mer de la fertilité d’une lune poétique toujours trop vieille (mer de la stérilité, comme on sait), le cavalier qui part s’ouvre une course toujours plus libre et légère. A l’instar de ce refrain (« léger saint léger ») dépourvu de sens sauf, peut-être, dans une langue étrangère.
« Prends l’art avec toi et dégage-toi », ordonnait ou exigeait du poème le précepte celanien.
Non : dégage-toi !
Sans autre condition, et même sans l’art, dégage-toi !
Le « chevalier de pas » se métamorphose, dès le premier galop de sa langue, en ce vrai cavalier (comme on dit un vrai gentleman) pour enjamber et passer tous les obstacles (hop hop) avec la facilité de celui qui ne s’est pas encombré. Galop salvateur qui fait du nom d’un poète étranger (plus connu sous son pseudonyme de Saint John Perse) la mélodie même de sa traversée, osant au passage revendiquer pour ce galop musical les sens et les connotations françaises de saint et de léger ! Galop qui ouvre, dans la langue, à la parole un passage infini, cherchant encore à la rendre plus légère.

***

Cela peut apparaître aussi comme un jeu, ou s’inscrire comme un jeu dans cet intervalle étrange de fiction installé (pas trop confortablement, il faut bien dire) entre ce qui « est » et ce qui « n’est pas ». On dirait que, ainsi commencent les enfants, et pas seulement les plus sages, pour s’absenter au monde, abolir toutes les fausses identités qui leur colleront bien assez tôt dessus, bien assez durement et faussement à la peau (pauvres petites victimes de Nessus !), et s’offrir à ce qui serait ; cela serait-il cependant « le plus difficile ». Tel un scaphandrier, par exemple, évitant les bêtises.
Car « on dirait que » : « ça serait de plus en plus difficile », d’écrire, ou de vivre. On le dirait, de même qu’on dirait que les terrains de chasse des grands ancêtres poétiques pourraient bien ne plus être aussi giboyeux qu’autrefois.
On dirait que
« ça serait de plus en plus difficile
de dire j’ai une clé j’ai un cadenas
à cet endroit il y a eu de bons terrains de chasse
pour les ancêtres cependant je pars
je suis moi tu le vois bien le cycliste que tout le monde reconnaît
avec l’univers dans la nuque je suis le poète le scaphandrier gentil qui ne fait pas de bêtise » (‘ça serait de plus en plus difficile’, Vers).
Ce qui compte, c’est le départ où le je du poème quitte, laisse et se laisse glisser – comme le voleur qu’il aurait pu être dans le jeu («je suis le gendarme et tu serais le voleur ») et laisse derrière lui jusqu’à ses ongles.

En route, se perd aussi le nom, je réduit à il, nom propre réduit dès le départ au nom commun, voire aux deux initiales v. m. qui titrent un désolé poème posthume sur la mort de sa mère.

Au nom de qui ou de quoi meurt-on ou écrit-on ? Au nom de quoi vit-on ? Au nom de quoi, ou même sans nom, peut-on vivre ?

« tu diras que c’est une vie moi je dirai que ça n’est pas une vie
après quoi autant que d’équilibre sur un fil d’acier en toute solitude
nous nous aimons quant à nous dans la mesure où ta haine à l’encontre des pierres
est aussi ma haine à l’encontre des pierres

regarde par là-bas car tu y verras comment pend la prudence de la terre
coiffée tendrement – par dessus le lit au fond duquel nous nous aimons encore »
(‘tu diras’, Vers ; premier poème publié, dans la revue Povestea vorbii, n° 8/1966).

« Entre vie et poésie, entre la poésie et l’existence, que choisis-tu ? », demande-t-on à brûle-pourpoint aux convives lors d’un repas d’écrivains. C’est sans l’ombre de la moindre hésitation que l’individu « virgil mazilescu » répond « la vie », l’existence.
Parlant d’amis, il écrit ailleurs : « Ces gars-là croient trop à ‘l’art’(poésie, peinture et autres saloperies) – Moi, je ne crois qu’en la mort, c’est-à-dire en l’amour. »
Et d’ajouter : « On pourrait croire que ma fixation sur Rodica relève de la pure et simple pathologie : non ; R. est la plus grande réalisation de ma vie. Si une femme comme elle m’a aimé, ne serait-ce que durant quatre ans, cela signifie que je me suis réalisé » (Journal, 15 janvier 1984).

Préface : préface à qui ? préface à quoi ? Quelque chose passe le jeu ; ouvre dans le texte notre vie de lecteur :
à présent crois-tu virgil la langue est seule tu es parti tu t’es absenté de la terre des ancêtres et de tout ce qu’on te croyait posséder à présent crois-tu la langue est seule et tu t’es absenté peut-être se peut-il même que tu respires
dans le temps où le sous-texte lyrique entre noir et blanc fait chuchoter les photos maintenant dès aujourd’hui dès tout de suite se produisent des miracles quelque chose d’après le temps s’entend dans ta parole quelque chose fait silence
le temps de la toute-douceur succède aux temps brutaux de la toute-(im)puissance.

Pierre Drogi, Paris, décembre 2004

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