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FICHE LIVRE
Fonds Comp'Act
LA CHAMBRE DES BATEAUX
Manz'ie

littérature contemporaine
ISBN 2-87661-373-5
96 pages,15 x 21 cm, 19 €


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Manz'ie

Né à Blida, Manz’ie est arrivé
en France en 1956.
Après vadrouilles et boulots divers,
il n’a plus fait que lire et écrire.
Parmi ses publications :
Warrant, Le Marionnettiste,
La Clémence des baleines, Une nuit sans dormir
(illustré par Reiser),
Répertoire pour un Piaf masculin,
Le Voyage sous l’eau
.
Tous ces titres chez les meilleurs éditeurs.



Souvent, quand je suis sur le chemin d’écriture d’un roman, il me vient des mots, des bouts de phrases qui accompagnent un moment de verve ou remplissent une panne d’inspiration. Ces phrases de bas-côté, je ne peux pas les incorporer au texte, ce serait incongru. Mais je ne peux pas non plus les refuser et les perdre, ce serait douloureux et frustrant. Alors, je les conserve, et peu à peu, au fil des livres, elles constituent une sorte de journal de bord. Comme en 1983 pour Fonds, stock et arrière-boutique (Editions Thot), j’ai gommé les jours, les mois, les années, et enchaîné ces cailloux de Petit Poucet : ainsi apparaît la singularité d’une tête en l’air et le grand vague de ses nuages.


Livre après livre, au fil des pages, sous les ratures (fluo) transparaissent des bribes de phrases ô combien nécessaires ! Quel extraordinaire bas-côté pour perdre pied et redonner du vif au propos ! Mises bout à bout elles témoignent (chenal souterrain) du voyage envolé – d’autant plus quand on a qualité de passager au long cours.

incipit du livre

La vision commence dans un inconfort mental à cause du décalage de temps, de lieux, de personnes. Derrière moi la chambre en sueur colle mon dos et s’enferme cachot de la gifle. Le port avec les équipages contemplent ma nuit accoudée. Les bateaux somnambules accostent les toits. On m’appelle, dit le vent grinçant, qui me nomme ? L’amnésique oublieux de ses anciennes prétentions fonde trop tard sa famille de nerfs ! Dans une maison qui bouge le corps du monde pèse léger ! Que faire du voyageur sorti dans la tête de quelqu’un d’autre et revenu au seuil d’où l’on ne part jamais ? Après tant d’années, de son pied au bout de sa main quel parcours d’immobilité : un voyage de jambes coupées même si le perdu s’exprime au plus juste des confusions de latitude. Un peu de nuit à la semelle, mes pieds dans les pas d’autrefois retournent vers la chambre à quai de ce port flottant où je n’habite plus – les odeurs reviennent plus précises qu’un visage. Tirés par les voiles de l’âme deux ou trois rêves prennent enfin du repos. Des chagrins posent le bagage de leurs peines. Le coffre-père, la lampe-mère pleurent la maladresse des déménagements répétés. Un bruit de train emporte leurs griefs vers des cimetières inondés de larmes – aucun ciment ne lie ces murs de lamentations ! L’oubli s’exile chaque soir pour le lendemain sans action de mouvement tant le corps freine la roue des illusions. La vieillesse s’apprend pendant ces brèves somnolences qui précipitent l’esprit comme une pierre dans son poids pesant. Dormir debout préserve de ce lourd fret d’encombrement inutile. Cette clandestinité à soi-même contrarie l’autosuffisance qui stoppe les visions. L’acteur-comédien de rôle en rôle campe, nomade privé de désert. Le ciel des astres s’étudie avec les acrobates-trapézistes-funambules. Déjoué à plein temps (malgré l’écart des personnes) je perçois partout à la fois qui m’exacerbe. Moi-cuisinier des marins (le costume intact n’a pas servi), mes yeux séduisent les bateaux noctambules. Le voyage avance tressé de mille retenues : y embarquer une identité de surcharge interdirait tout accès à bord. La fontaine de l’esprit produit ces durées qui ne durent pas pour coller aux rythmes qui nous respirent : inspirent/expirent. Le langage lui-même pétrit un corps de durée et la lampe éclaire sa solitude électrique. Au-dessus des vaisseaux spatiaux, par-delà la manipulation des âmes génétiques, les armes nucléaires et bactériologiques, l’inflation publicitaire colle ses lèvres-de-fard sur la bouche des univers et nous ensevelit dans un nouvel obscurantisme plus suicidaire encore que l’idolâtrie du dieu-unique. Les hommes anciens avec leurs flèches-peur-de-superstition s’éblouissaient de mystère face à la chevelure des astres. Comment répartir la personne des mondes en justes parts d’être ? Et se suffire d’un en-soi privé du poids des vertiges. Le monde, les univers ne s’arrêtent à aucun lieu-dit de personnes ! Les pays-noms-de-lieu sont les langues et les populations : ces flous de brouillard qui parlent ! J’appartiens au peuple-enfant des premières frayeurs avant que les pronoms d’identité ne s’autoséduisent ! Bien avant que la représentation du dieu-unique ne les émancipe orphelins du monde ! Une forêt de branches caressantes tout aussi irréelle que mon flou-de-propos me berce. Pères et mères d’état civil, même si je suis obligé de nationalité humaine, l’arbre depuis toujours respire à l’intérieur d’un océan de feuilles. Mère et grand-mère sont des paysages ! Du lien de cette parenté d’imaginaire constituées, pétries de cette écume et non point mère et grand-mère idolâtres de ces représentations acharnées dont elles se dérobent la supériorité ! Individuelle ou communautaire, la participation des cris et des poings à l’invention universelle ne peut être revendiquée autrement que perdue corps et biens puisqu’une épidémie de propriétés privées compose le dortoir des tombes

visage de mots écrits, perles d’encre – de la fiction pour rejoindre l’invraisemblable réalité

écrire dedans/écrire dehors... Écrire le dehors/ écrire le dedans sans trop se décrire comme un en-dedans/en-dehors afin que l’imaginaire ne se sédentarise pas en imaginations immobiles ! Le navigant des dimensions infinies ne transformera jamais l’expérience de ses connaissances en appropriation de compréhension et autres acquits personnels. L’inquiétude métaphysique sans les outils de la connaissance tourne à l’idolâtrie et aux désastreuses retombées du culte de la personnalité. Mais la connaissance sans l’intuition métaphysique est une bêche privée de champ à cultiver. Alors quelques braconnants-prédateurs-d’absolu crochent l’orbite d’une fallacieuse respiration tant on étouffe dans ce quelqu’un-tout-seul (individuel et général) qui nous démultiplie à l’identique et nous clone à perte dans le ghetto de l’identité pronominale [...]

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