antiquité
ISBN 2-87661-380-8
232 pages, 15 x 21 cm, 21 €
traduction, notes, commentaires
Pascale Hummel
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collection
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Malgré sa beauté, sa douceur et sa sensualité, Cassandre représente pour les hommes la monstruosité répugnante de la vérité nue qu’ils refusent de voir en face. Sa virginité est le gage du sens impénétrable dont les dieux la font la gardienne privilégiée. Entre déesse et démon, la prophétesse échappe aux catégories ordinaires de l’humain : elle est toujours à l’écart, en avance et au dessus. Son savoir est brut et entier ; il défie la logique de la raison humaine.
Le poème de Lycophron déroule un texte souvent tenu pour amphigourique par la tradition : dans l’étude qui accompagne sa traduction, Pascale Hummel montre que le langage de Cassandre est en réalité plus visuel que discursif. Autrement dit, Cassandre sait parce qu’elle voit ; elle ne prédit pas : son savoir est celui, insécable et total, de l’évidence crue, qui fait peur aux hommes empêtrés dans leur aveuglement.
Cet ouvrage est le premier volet d’un triptyque, qui comprendra aussi Pythica. Visages et paroles de la Pythie dans la littérature antique, et Pindare et les pindarismes, dont le thème commun est l’impénétrabilité du sens et ses enjeux.
Philologue et historienne de la philologie, Pascale Hummel est déjà l'auteur d'une quinzaine de livres, parus chez divers éditeurs français et francophones.
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extrait du livre
Le sens imparti
Les traductions du poème ne sont pas rares mais guère nombreuses non plus. Pourquoi une traduction nouvelle alors ? Qui, de surcroît, fait l’économie d’une édition. Les philologues sérieux fronceront le sourcil. Au pourquoi de la philologie le sens substitue volontiers le pourquoi pas de la poésie. Coulée dans une langue qui à bien des égards paraît peu faite pour elle, la profération de Cassandre depuis l’origine semble tendue vers la recherche d’une voix qui lui permettrait de se faire entendre. Le plus difficile dans ce texte qui livre un contenu est le caractère insaisissable de la scansion. Dans les éditions anciennes ou modernes qui jalonnent la tradition, le poème paraît toujours en quête d’une respiration. Les textes antiques, on le sait, ignoraient la ponctuation, dont la philologie alexandrine, la première, s’est plue à les agrémenter. Un simple clin d’oeil sur n’importe laquelle des éditions précédant ou incluant celle qui sert de base à la présente traduction atteste la diversité de la perception rythmique, autant que syntaxique, dont le poème (a) fait l’objet. Plutôt qu’un obstacle ou un défaut, le caractère labile de l’oeuvre peut être abordé comme l’empreinte originale d’une voix, dont il convient de saisir les modulations, jusque dans le mouvement erratique de leur balancement. Plutôt que l’exactitude grammaticale, introuvable ou chimérique, la présente traduction se propose de restituer les hésitations d’une profération.
Cette traduction est le premier volet d’un triptyque qui porte tout entier sur l’idée d’un sens accessible par le dépassement du seul signifiant. Un sens qui ne soit pas (seulement) signification, mais aussi voire avant tout ouverture vers l’indicible. Les mots de la langue humaine, quel que soit l’idiome, lui composent un vêtement d’emprunt, toujours trop petit ou trop grand, et jamais vraiment adéquat. L’indicible, tel que Cassandre le parle, ne s’accommode d’aucune langue ; aussi le grec de Lycophron, comme celui de Pindare avant lui, ne saurait répondre à l’exigence sémiologique de l’intelligibilité prosaïque. La vérité mystérieuse que le poète demande à la langue de porter est toujours à l’étroit dans les mots dont le vocabulaire dispose. L’opacité des poètes dits obscurs n’est autre par conséquent que le reflet du sens à la surface de signifiants impuissants à exprimer une profondeur inexprimable. La puissance du souffle qu’exhale la prophétesse est étranger à l’enfermement dans une langue quelle qu’elle soit. Aussi c’est dans les interstices d’un texte nécessairement décousu qu’il faut chercher le sens et la voix.
Le poème de Lycophron est obscur et difficile ; la tradition, du moins, depuis l’antiquité, le répète à l’envi. Le texte lui-même au reste l’affirme : les paroles de Cassandre sont « obliques » et « confuses », car, tel un oracle, une bacchante inspirée ou la sphinge, la prophétesse emprunte les « chemins complexes des énigmes ». Ce que dit Cassandre n’est pas obscur à ses propres yeux ; à ceux qui ne voient ni n’entendent le sens contenu dans ses paroles l’obscurité en revanche voile le regard. La vérité de sa profération est « dans l’ombre » uniquement pour ceux qui n’y ont pas accès directement. La clarté d’un sens immédiat pour l’une se heurte à l’obstacle de l’opacité de tous les autres : celle qui parle comprend ce qu’elle dit ; celui qui écoute est plongé dans un abîme de perplexité et condamné à une intelligibilité différée.
Cassandre n’a pas besoin du temps : elle sait, tout de suite, tout, et d’emblée. En face, les hommes avancent pas à pas et lentement, dans le brouillard et l’obscurité : ils ont besoin de faire l’expérience de l’erreur pour buter sur la vérité, qui finit toujours par s’imposer. Aussi, celle qui voit (ni voyante ni clairvoyante, mais simplement « usant bien de la vue ») connaît la solitude brutale du savoir insécable et total. La générosité, de l’esprit et du coeur, pourtant la pousse à tout dire, à vouloir tout partager de ce qu’elle sait, mais la fatalité qui l’accable l’empêche d’être crue. Plus tard, après, les hommes finissent toujours par reconnaître que Cassandre avait raison, qu’elle savait, mais en vain : le temps est leur lot, et l’erreur leur chemin sinueux vers la vérité. Cassandre, elle, ne se trompe jamais ; l’erreur ne fait partie ni de ses attributs ni de ses droits. Elle n’a pas besoin, tout simplement, de faire l’expérience de la réalité et du temps pour connaître les tenants et les aboutissants, les dessous et les issues.
Sa virginité reflète la totalité d’un savoir antérieur à la nécessité même de l’expérience. Cassandre n’est pas à l’écart ou en dehors de la réalité : la connaissance qu’elle en a est simplement totale, insécable en un mot impénétrable. Seul le dieu y a accès, physiquement dans le cas de la hiérogamie, spirituellement dans le cas de l’enthousiasme, qui est déjà un accouplement. Pour cette raison, Cassandre fait peur parfois, et la vérité dont elle est porteuse la rend presque monstrueuse ou répugnante. Car les hommes ne veulent pas voir : la prophétesse incarne le paradoxe vivant d’un désir de partage qui ne rencontre aucun écho. À la vérité nue ou crue les hommes opposent la résistance de leur orgueil et de leur obtusité.
En refusant la vérité, que refusent-ils, et pourquoi ? En refusant le partage, ils nient la possibilité même d’une telle générosité. L’orgueil de l’aveuglement les enferme dans la perception fausse et incomplète qu’ils ont du monde. La modestie pourtant suffirait à changer leur regard. Car le consentement à la vérité passe d’abord par l’abdication de toute forme de vanité. Cassandre, qu’à tort on croit hautaine, est si follement généreuse que tout l’incline au partage modeste de la vérité, la seule véridique et possible, et non la sienne. Si la prophétesse paraît effrayante parfois, c’est à la manière de Méduse. Ce que les hommes voient en elle, c’est eux-mêmes et leur aveuglement, et ce spectacle au miroir de leur obtusité les effraie. La virginité de Cassandre témoigne aussi de la faible propension des hommes à accueillir en leur sein la puissance du divin lorsqu’elle prend forme humaine. Personne, sauf le dieu lui-même, n’est disposé à partager ce que son corps et son esprit recèlent d’écrasante vérité. S’unir à Cassandre signifie s’ouvrir à l’entièreté du sens et de la vérité. Quel homme en est capable, à moins d’être disposé à faire l’expérience de la totalité ? Accueillir la vérité dont Cassandre est porteuse suppose une grande qualité d’âme, dont bien peu d’humains sont pourvus. Adhérer aux propos de Cassandre, c’est accepter que la vérité ou Dieu soit (aussi) femme. Voilà tout l’enjeu de sa singularité.
Le syntagme « je te vois » scande tout du long le poème de Lycophron. Cassandre ne prédit ni ne prévoit : elle voit, d’un regard pur et sûr. Aussi la difficulté pour elle est de trouver une langue appropriée à l’énonciation de ce savoir pur. L’évidence de la connaissance nue se heurte à l’exigence sinueuse de la discursivité. Cassandre n’est pas une érudite ; elle n’est pas sotte non plus. L’usage qu’elle fait de la parole n’est pas pour elle surtout objet de réflexion. La prophétesse n’ignore pas sa grammaire, mais ce qu’elle dit se passe, pour ainsi dire, d’exactitude grammaticale. Le résultat est une langue-langage faiblement syntaxique. Le langage de la vérité est coulé dans un idiome, en l’occurrence le grec. Si la syntaxe est presque inexistante, c’est parce que les mailles du sens n’ont pas à être explicitement reliées. La vérité est logos ; elle lie si naturellement que toute liaison affichée ferait l’effet d’une redondance. La parataxe a cette vertu intrinsèque (comme nous le montrons encore dans de prochains livres) qu’elle donne en partage la réalité énoncée. La parole de Cassandre est faiblement liante et liée, car la vérité dont chaque mot est porteur n’a pas à être développée au-delà du signifiant qui suffit à son énonciation. Le texte de Lycophron propose en quelque sorte la conversion de la réalité « pré-vue » en langage. La perception visuelle est convertie, tant bien que mal, dans la trame linéaire de la discursivité. Le logos, entendu comme vérité et savoir, à travers Cassandre, accède au statut de parole. L’entier, pour les besoins de l’énoncé, se trouve fractionné ou fragmenté en parcelles. Autrement dit, le langage se coule dans une langue donnée. Le corps de Cassandre est traversé par la totalité du sens et de la vérité. Et sa bouche articule des paroles humaines dans l’idiome de son peuple.
Plutôt qu’un texte obscur, le poème de Lycophron a l’apparence serrée d’une longue chaîne ou trame de paroles débarrassées de tout élément superflu qui ne contribuerait pas à la construction d’un sens exigeant. Cassandre ne raconte pas ; elle décrit plutôt ce qu’elle voit : le déplacement, ou plutôt le report, se fait ainsi de la diégèse à la mimèse. Ce glissement de la narration à la description contribue largement au statisme d’un texte privé du dynamisme que lui insufflerait une vraie syntaxe. La langue de Cassandre est une langue-objet, qui offre à contempler une réalité indiscutable. En aucun cas toutefois, les mots ne sont des icônes. Aucun terme n’est énoncé (seulement) pour lui-même. Ensemble ils forment les maillons d’une chaîne commandée par l’urgence de l’énonciation. La rapidité avec laquelle les séquences s’enchaînent explique que les images sont presque impossibles à fixer. Le texte charrie une telle quantité d’évocations visuelles que le regard ne parvient à se fixer sur aucune.
Les révélations de Cassandre sont saturées d’objets et de realia. Chaque mot, chaque syntagme fait image. Les antonymes sont particulièrement nombreux : les noms mythologiques (de dieux et de héros) et les termes géographiques sont légion, jusqu’à faire du texte une guirlande d’icônes référentielles. Ils ouvrent sur une profondeur vécue et habitée. La Grèce, et ses environs, apparaît comme le théâtre d’événements importants qui ont laissé des empreintes sur son espace et son histoire. C’est une Grèce symbole, ou fortement significative, que dessine le texte de Lycophron : une Grèce pleine de sens, érigée pour ainsi dire au statut de texte à déchiffrer. Du point de vue, littéraire et érudit (voire mythographique), de Lycophron, la vision prospective de Cassandre prend une signification étrangement rétrospective ou récapitulative. La Cassandre de Lycophron, peut-on avancer, sait pour deux raisons : 1) à cause de sa prescience de prophétesse inspirée par Apollon ; 2) à cause de son statut de personnage forgé par un poète érudit de l’époque hellénistique. La connaissance qu’atteste le poème est de deux ordres : connaissance mantique d’une « enthousiaste » ; connaissance littéraire d’un personnage imaginé par un auteur nourri de l’érudition compilatrice et doxographique de son temps. Dans les deux cas, il s’agit de la connaissance indirecte ou médiatisée de quelqu’un qui détient son savoir d’un autre, qu’il s’agisse du dieu ou du poète. Cassandre est donc prophète des deux ; elle parle au nom de quelqu’un d’autre. Sans être enchaînée, elle est tributaire du savoir d’un autre (masculin), qui la remplit d’une omniscience qu’elle ne choisit pas, et dont elle maîtrise mal l’écoulement.
La virginité de Cassandre s’explique aussi de cette manière-là : son esprit et son corps sont possédés par le dieu qui lui souffle ses mots ; cette possession, bien qu’elle ne soit pas sexuelle, comble la prophétesse de la même manière qu’une union physique : elle va surtout au delà et la satisfait (ou non) autrement. Parce qu’elle prend la forme d’une union avant tout spirituelle, la possession prophétique est en quelque sorte un succédané d’accouplement. Cassandre est pénétrée moins par un corps que par un esprit, qui la traverse plus qu’il ne la complète. À la différence d’une union sexuelle, Cassandre n’est pas vraiment comblée par cette forme particulière de possession : son corps n’est pas une fin mais un moyen. Et au plaisir de la satisfaction se substitue la frustration d’un inachèvement. Cassandre souffre de n’être que traversée par un souffle qui, au lieu de la compléter (et la combler), fait d’elle un corps-objet, un porte-voix pour ainsi dire sans identité délimitée. La virginité signifie aussi, dans son cas, à la fois l’impossibilité et l’assignation d’une identité : impossibilité d’une identité humaine de femme humainement aimée (de coeur et de corps) ; assignation d’une identité autre qu’humaine (plutôt que surhumaine ou inhumaine). Sans être incertain, le statut de Cassandre est singulier. L’iconographie la représente toujours d’une taille plus grande qu’humaine, imposante et, pour ainsi dire, hors cadre.
Ce que la voix du dieu en elle demande à la prophétesse de contenir est tellement plus grand qu’elle que son corps, sans être déformé, se trouve soumis à une sorte d’extension ou de disproportion vaguement informe. La virginité pose la question de l’identité pour autrui autant que pour soi. Un corps non partagé existe-t-il pleinement, pour qui et comment ? L’impossibilité de jouir d’un corps physiquement partagé et aimé enferme Cassandre dans une solitude de l’extérieur perçue comme glacée. La vérité dont le dieu la fait dépositaire est un tel poids à porter que les frontières de son corps se trouvent à la fois menacées et hautement protégées.
Le corps de Cassandre est comme une forteresse inexpugnable, recelant un trésor infiniment précieux : d’où sa virginité. Seul le dieu y a accès et en commande pour ainsi dire le fonctionnement. Le corps de Cassandre appartient à la vérité qu’il lui faut délivrer, et cette appartenance ne saurait être sexuelle. La chasteté garantit le caractère inaliénable du secret. Autrement dit, Cassandre est inaliénable de corps et d’esprit, d’abord et surtout parce que le secret qu’elle porte l’est aussi. Pour un humain partager le corps de Cassandre équivaudrait à une violation autant qu’à un viol. Avoir accès au secret suppose une disposition, voire une disponibilité, d’une autre nature que la relation sexuelle. Le commerce ordinaire des corps n’exclut pas toutefois la rencontre heureuse des âmes, et l’amour humain, lorsqu’il est charnel, devrait en proposer la réalisation idéale. Dans le cas de Cassandre, le corps est possédé d’une manière autre et plus subtile que dans l’acte sexuel. Aussi la virginité, que la prophétesse elle-même déplore, devrait être interprétée comme une grâce plutôt qu’une punition.
Le bouillonnement dont Cassandre est agitée a parfois été assimilé à l’hystérie, dans l’acception médicale (ou gynécologique) du terme. Son appétit sexuel ne trouvant pas à s’exprimer, l’énergie physique passe tout entière dans l’élan de la profération véridique. Cassandre est comme débordée par l’immensité du secret qu’elle brûle de partager. Si hystérie il y a, elle est dans le désir inassouvi du partage, c’est-à-dire de la communion. L’excitation de la prophétesse est en quelque sorte de l’ordre de la frustration. Ce point a rarement (voire jamais) été développé. Que signifie au juste la virginité ? Elle n’est autre que l’état de non-partage et de friche, moins d’un corps que du sens. Cassandre est vierge de tout partage, alors que, de toute évidence, son être entier n’aspire qu’à cela. De quel ordre est la privation infligée à la fille de Priam ?
Le fait que Cassandre, malgré sa beauté, soit tenue à l’écart du partage charnel engage la question même de l’incarnation. Lorsque la vérité habite un corps, comment les autres peuvent-ils y avoir accès, et surtout le souhaitent-ils ? L’enfermement de Cassandre dans la vérité est une métaphore autant qu’un état de fait ; il pose une question essentielle : quelle forme prend le partage de la vérité, quel chemin emprunte-t-il ? Celui de la chair ou celui de l’esprit ? De quelle manière la vérité est-elle partageable, et qui peut prétendre ou aspirer à ce partage ? En Cassandre la vérité est humainement incarnée ; les autres humains peuvent-ils pour autant y avoir accès ? La vérité n’a pas de sexe, inutile d’y insister. La prophétesse est impénétrable aussi bien aux femmes qu’aux hommes ; pourtant Cassandre n’est ni hétérosexuelle ni homosexuelle, ni asexuée même. Le défi qu’elle représente est celui de la rencontre (et de l’acceptation) de la vérité à travers un corps de femme. Le désir sans destinataire de Cassandre définit bien le statut de la vérité (divine, totale), en attente des humains pour s’incarner. Tout entière traversée par le souffle véridique qui l’habite, Cassandre est un peu l’esprit en quête d’un corps pour s’incarner.
Sa parole déroule le vertige d’un enchaînement causal. Cassandre sait tout, ou plutôt sa bouche déverse un savoir brut et entier. Elle déverse des noms de personnes et de lieux. Rien ni personne dans son texte ne semble exister par soi : tout s’enchaîne. L’histoire qu’elle raconte suppose que tout et tous sont pris dans une logique irréversible. Tout du passé et de l’avenir est présent à l’esprit clairvoyant de Cassandre. Les verbes arborent pêle-mêle tous les temps. Puisque tout est vrai, même ce qui n’a pas encore pris forme temporelle ou humaine, tout est toujours et déjà présent. La réalité historique est envisagée par Cassandre du point de vue de la vérité mythique, par delà l’espace et le temps de sa réalisation. Sa parole énonce d’ailleurs plus le résultat que l’action. Le propos est coloré et fourmille de toutes les réalités de la vie : les animaux côtoient les oiseaux, et la nature se mêle à l’activité des hommes. La langue regorge d’images, d’odeurs et de sons. La chronologie est synthétique ou syncopée. Les connecteurs syntaxiques sont peu nombreux, ce qui produit un effet de simultanéité ou de synchronie. Bien que les événements dénotés ne se produisent pas tous en même temps, la rapidité avec laquelle ils sont énoncés donne le sentiment d’une juxtaposition. Cassandre semble décrire les métopes et les triglyphes d’un temple au fronton duquel est gravée déjà l’histoire à venir de la Grèce et de Troie. Son discours propose une spatialisation visuelle des faits et des événements.
Les mots décrivent autant qu’ils racontent (et vice versa). L’enchaînement syntaxique est pauvre et repose sur un principe essentiellement binaire (cause/conséquence ou avant/après). La langue prophétique forgée par Lycophron est tout entière une langue-objet. L’objectivité des faits l’emporte sur toute autre priorité. La subjectivité de l’énonciatrice se trouve entremêlée au récit uniquement sous la forme d’exclamations attristées. Dans la mesure où elle ne peut rien changer au cours fatal des événements, Cassandre n’a rien à ajouter aux faits bruts énoncés. Les exclamations de tristesse, voire de deuil, qui scandent le texte révèlent un certain phénomène de dissociation : parallèlement au récit, dont Cassandre ne choisit ni la forme ni le contenu, court discrètement le commentaire de la prophétesse impuissante à modifier quoi que ce soit de ce qu’elle dit. Cette dualité (même légère) est symptomatique du phénomène de possession. Sans être véritablement aliénée, Cassandre ne s’appartient pas complètement. À sa propre voix (celle qui s’exprime dans les lamentations) se superpose celle du dieu, qui se sert de son corps pour parler. La voix du dieu est implacable de force et de vérité ; mais Cassandre n’a pas le choix : il lui faut dire ce que le dieu veut.
La souffrance de la prophétesse vient de sa résistance intérieure mais impuissante à ce qu’elle doit proférer. Cassandre n’a pas le choix : elle n’a pas le choix de ne pas être vierge ; elle n’a pas le choix de ne pas parler ; elle n’a pas le choix de dire ce qu’elle veut ; elle n’a pas le choix de dire autre chose que la vérité. Elle est enchaînée au sens, corps et âme. Son corps de femme est le bûcher, ou le livre, sur lequel le dieu grave un texte pré-écrit. En Cassandre le Verbe se fait chair, et le Logos devient femme, désirable mais inatteignable, comme le sens, que l’homme devrait s’évertuer sans fin à désirer.
Pascale Hummel, juillet 2005
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