Les débuts sont toujours à refaire. Toujours à recommencer. Il faut sans cesse reprendre par d’où les premiers mots procèdent, par où les premiers mots mènent les suivants. Seul le souffle initial est juste : les mots, ceux qui suivent, ne sont qu’une approximation. Une approximation de ce souffle fragile qui court et qui s’épuise. Qui s’épuise et trahit. Alors, et parce que les vers s’enchaînent les uns aux autres, qu’un mot s’incline devant un autre, parce que le poème se suffit à lui-même, il faut le garder. Ici et maintenant. Tel quel.
Les débuts sont toujours à refaire. Alors il faut recommencer. Repartir du début. De ce même sentiment. Toujours le même. Recommencer sans cesse, écrire les mêmes choses, les réécrire, tenter de se faire comprendre, de se faire entendre même si l’aventure est vaine et que celle-là n’échappe pas à la règle. Il faut y croire tout de même. Ne jamais rien lâcher, s’accrocher aux mots, ne pas en perdre un. Reprendre celui qui tombe. Et s’il semble perdu, se laisser obséder par lui jusqu’à ce qu’il revienne, jusqu’à ce qu’il retrouve la place qu’il devait occuper. Jusqu’à ce qu’il retrouve le rythme des horloges et l’ordre des nuages. Ne jamais rien lâcher jusqu’à ce que le corps dise qu’il n’a plus rien à dire. Parce que c’est là seulement que quelque chose de l’âme apparaît. Parce que c’est là seulement que le souffle devient odeur. Et que la note devient fugue.
Ça aurait pu commencer comme ça. Ailleurs. Mais voilà. Les débuts sont toujours à refaire et celui-là n’échappe pas à la règle. Les débuts ne s’écrivent pas, ils se devinent.
***
Je ne vais pas vous raconter d’histoires ; je vous dirai plus loin que je n’y crois pas. Que je n’y ai même jamais cru. Peut-être trouverez-vous ici ou là des figures. Toujours les mêmes. D’où viennent-ils, où vont-ils ? Il n’y a que des sur-vivants. Le vent souffle où il veut et tu en entends le bruit mais tu ne sais d’où il vient ni où il va. Et c’est toujours la même histoire. Trop imparfaite. Trop morne et tellement désespérante. J’aurais préféré ne pas. I would prefer not to. J’aurais préféré ne jamais entendre cette chanson. Parce que c’est toujours la même histoire. Il faut mettre fin à la fiction. Revenir à cette guerre des principes. Les frontières semblent plus lointaines, peut-être plus étranges mais la lutte avec l’ange se poursuit. La lutte continue. Comme la recherche du temps perdu. Comme la quête éperdue de la fleur bleue. Seule la mort mérite d’être vécue sans cesse.
« Le calme qui règne est plutôt celui d’une transe. L’horreur subsiste mais l’émotion est morte. » Qu’ai-je donc voulu dire là et que je dis si mal ? Encore une de mes extravagances : c’était le temps où j’écrivais d’un trait. Sans surcharge. Deux ou trois mots raturés seulement. J’aurais préféré ne pas y revenir. Mais tout me donne raison. Naître pour attester de l’innocence, quelle belle chose ! C’était déjà bien suffisant. Je n’ai pas voulu ce monde et le monde de quel monde est-ce que je parle ? a avalé ensemble les déjà-morts et les encore-vivants, et dans un gigantesque tourbillon de corps, de membres déflagrés, de morceaux transportés, charriés, inhumés, le monde, dans son creux, a digéré le monde.
J’aurais dû commencer à me lire, une fois mort. Pour ne pas avoir à répéter les phrases qui n’ont pas pu faire leur chemin. Répéter les phrases. Deux ou trois fois, s’il faut. Pour le rythme. Seulement pour le rythme. Jusqu’à ce qu’il imprègne la foule abasourdie. Jusqu’au tréfonds des corps. « Tous les corps appartiennent au même charnier. » Cette phrase est-elle seulement cynique, retrouvée le lendemain matin comme un psaume intact, annonciateur, visionnaire.