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Une odeur de plumes brûlées
Gerrit Kouwenaar
poésie
ISBN 2-87661-288-7
72 pages, 15 x 21 cm, 18 €
disponible en librairie
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Depuis Het blindst van de vlek (La tache la plus aveugle, 1982) les poèmes de Gerrit Kouwenaar se placent pour une bonne part dans le décor de la maison qu’il venait d’acquérir dans le Languedoc ces années-là et qu’il habite depuis, du printemps à l’automne. Si Kouwenaar situe encore en 1978 l’espace de sa poésie dans « un jardin dans le rien », à partir de 1982 cet espace coïncide avec les dimensions d’un jardin bien réel, qui lui inspire un dialogue continu avec les forces de la vie et de la mort, un thème qui s’est insinué de plus en plus dans ses poèmes au fur et à mesure que le temps le rapproche de sa propre mort. La manière dont le jardin lui fait cadeau de nouveaux symboles pour exprimer la lutte contre le temps est par exemple reconnaissable dans le destin d’un sureau. Dans le poème « une odeur de plumes brûlées », le poète « plaint le sureau qui s’étiole » ; dans « une nuit d’hiver », il est « longuement assis à regarder comment le tronc cancérisé / du vieux sureau brûlait ». Dans « un printemps », un nouvel arbre semble fleurir du tronc de l’ancien sureau :
Enfin le printemps, le sureau exultait dans la fleur de l’âge après que son ancêtre cancérisé avait été incinéré en silence ce soir d’hiver.
Le secret de ce dernier pan de la poésie de Kouwenaar réside dans cette manière de partir de quelques observations simples et d’enrichir d’harmoniques le poème par la seule résonance des mots.
En vue du présent recueil, les traducteurs ont eu le privilège de pouvoir reprendre avec l’auteur le détail de leurs traductions, et ils ont pu constater combien ces objets-mots, à quoi aspirent ses poèmes, sont ancrés dans une réalité bien personnelle. Mais après la énième anecdote, Gerrit Kouwenaar semble vouloir s’excuser en murmurant entre ses dents : « Au fond, un poème n’a besoin d’aucune explication pour exister. »
Gerrit Kouwenaar est véritablement l’un des grands poètes contemporains qu’il s’agit de faire découvrir en France. Tous les librairies qui ont un fonds poétique devraient s’intéresser particulièrement à ce recueil.
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extrait du livre |
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"et l’amour ?
l’amour est un pain qui devient de plus en plus nourrissant
et de plus en plus petit
Chant épique
Chante-moi ô muse sur du papier
ligneux d’après-guerre l’hexamétrique râle
des héros
compte-moi des vers les pieds des pages les notes des livres
les jambes artificielles les fauteuils roulants
manchots, embrasse-moi
des très jeunes veuves le duvet, cuisine-moi
le festin de chair d’enfant, lèche-moi
le vomi la verge, roue-moi de coups de paix
pour que je sois l’aveugle qui voit tout
remplis-moi de faim les assiettes à ras bord
que je puisse épeler les tripes avec l’appétit
puis sur papier couché colorer en technicolor
d’après la vérité la vérité en noir et blanc
chante-moi ô muse les fours sous le bandeau de zeus
comme chair les soldats de plomb faisant fondre et offre-moi
le petit verre tremblant la montre waterproof la force
de m’arracher l’oeil qui a vu
les poux se carboniser comme des hommes
Autre chant épique
Un jour avant la paix notre père le tout-puissant
major nous envoya moi et six autres à la mort
d’un silence de nuit vers l’ennemi pour
ainsi dire battu
sept éclaireurs à la frontière
de presque tout : la guerre la chair la vie, marchant
dans le brouillard au-devant d’une embuscade : moi seul
fus comme par miracle épargné
ils furent enterrés sur place
parmi eux mon inséparable copain
de quatre ans de tranchées
six mois plus tard, c’était le printemps, j’étudiais
les sciences de l’homme dans la ville, buvais de l’ale, dévorais
biftecks et dames, vint
son père, dit : tu
vis encore, tu
étais son copain, tu
sais où il est enterré, alors aide-moi
à le déterrer, c’est bien sûr défendu, mais sa place est
chez nous à la maison, dans le jardin
bon, quoi faire, je l’ai fait, je l’ai déterré
avec son père, je le déchiffrai
à sa plaque, il pendait
en lambeaux, masse molle et tiède, ma main
plongea jusqu’au poignet dans son corps, prit peur
devant cette matière qui follement
faisait du trou un trou
après l’enterrement, illégal dans sa propre terre, j’étais
dans leur living, avec la mère la soeur le père, buvant
un petit verre de larmes, devisant
autour de son portrait de jeune homme
je racontais : ensemble, nous allions courbés, parlions
tout bas temps meilleurs et à venir, fumions
en commun une belga, ensemble ne flairions
aucun danger/c’était
un soldat courageux, obéissant,
non sans respect de soi, il aimait
mozart wagner son pays, écoutait
quand frémissaient ses arbres/je ne fis
guère d’entorse à sa vérité, ne tus
que tout l’indicible les poux les putes et comment
nous nous déchaînions comme des bouchers
ah, c’était le printemps, dans le jardin
où nous l’avions enterré frémissait
le platane, cet arbre qui fait des mains, il y avait là
quelque chose de parfait, quelque chose d’enfin
achevé, même la lune
semblait neuve, et sa soeur en chair et en os était suspendue
à mes lèvres, serrée fin avril
dans un corps étriqué, les ribésiées
sentaient la terre, et ma main touchait
ses seins, ma main
touchait ses seins et c’était
la même masse molle et tiède, la même
masse molle et tiède, la même matière mais
la même, et c’était
cette même main, cette"
Comment si longtemps, pour si peu de temps ?
La soulssie est l’emblème d’un beau jour qui aurait culbuté dans le vide.
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