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L'ombre qui marche
Gilles Jallet

prose contemporaine
ISBN 2-87661-305-0
160 p., 21 x 15 cm, 17 €

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Né en 1956, Gilles Jallet a passé une partie de son enfance à Cahors et dans le Causse du Quercy, puis, à partir du collège, comme pensionnaire à Toulouse, où il a poursuivi ses études jusqu’à la Maîtrise de Lettres (consacrée à la lecture de « Un coup de dès » de Stéphane Mallarmé). En 1977-1978, suit les cours de philosophie de Gérard Granel. A partir de 1980, vit et travaille à Paris. Rencontre Mathieu Bénézet en 1983 qui lui ouvre les portes de l’amitié et de l’édition, chez Seghers notamment, où il publie une monographie consacrée au poète allemand Hölderlin dans la collection « Poètes d’aujourd’hui », en 1985. Celle-ci sera suivie la même année par la publication d’un premier livre de poèmes intitulé Contre la lumière, puis d’un second en 1988, ...un reste reviendra. En 1988, publication d’une étude au sujet d’Une vie de Roger Laporte dans la revue Critique (n°499). C’est en 1987 que Gilles Jallet fonde avec Xavier Maurel la revue « Monologue » et les éditions du même nom, en s’inspirant de la traduction du célèbre texte de Novalis. Peu de temps après, il traduit La Nuit, ainsi que les Dialogues, du même Novalis, auquel il consacre un essai, « Pensée et poésie », publié en 1990 dans la collection « Poètes d’aujourd’hui », toujours aux éditions Seghers. Rencontres fréquentes avec le peintre Miklos Bokor sur le Causse de Gramat, près de Rocamadour. Dans le cadre du séminaire de Roger Laporte, intitulé « Ecrire, l’exigence d’écrire », au Collège International de Philosophie (CIPH), Gilles Jallet prononce, en avril 1990, une communication intitulée « Novalis, une réflexion seconde » qui sera reprise et publiée dans le n° 4 de la revue Quai Voltaire (QVRL). Au mois de juillet 1990, voyage de trois jours à Tübingen (la tour Hölderlin) et à Münich avec Laurent Cassagnau. A la suite de  celui-ci, Gilles Jallet entreprend une étude consacrée à l’écriture du « Cahier manuscrit de Hombourg » de Hölderlin, suivie par une traduction du poème « Apriorité de l’individuel », qui seront publiées par QVRL n° 5, au printemps 1992.
L’Ombre qui marche, est paru aux éditions Comp’Act en 2004.
nel VERDIER

incipit du livre


La Soulssie

Comment si longtemps la soulssie* ?

Entre deux touffes de myrte réside l’abandon le plus secret.

* La soussie, la fleur du souci au Moyen Âge, du latin solsequia, qui tourne au soleil. D’où la marque du féminin aujourd’hui disparue. On trouve parfois écrit soulssie. Étymologie proche de solor qui signifie : adoucir, consoler.. Solor cladem, adoucir un désastre (Tacite).

Aristote dit qu’il ne peut y avoir de mouvement qu’avec l’achèvement. La forme de l’achevé est une boule de désir qui fait qu’on veut.

En ce sens, l’achevé ment : c’est le mauvais cercle. À l’inverse le cercle peut devenir l’emblème de l’illimitation.

Comme il n’y a d’ouverture que venant de ce qui est totalement clos, le bon cercle est principe de mouvement. Confer, en grec ancien, les noms de plantes pour la formation d’une terminologie métaphysique.

Les fleurs toutes seules sont un non-sens, tandis que le rêve leur donne une réalité éternelle.

D’abord elles apparaissent un simple signe, mais précisément le signe est ce qui change en elles et les retourne au monde.

Alors toute fleur devient sens et nous transmet, je définis ainsi le sens, un sentiment d’éternité.

L’âme de la fleur a le tranchant de la hache.

L’être vraie de la soussie, c’est sa couleur, quand elle baigne le vert paradis dans une douce teinture orangée.

La justice consiste à s’ajuster à ce vrai, sans le décaler, mais en laissant-être.

Novalis : « Autour de l’Aimé, il faut que fleurissent les Indes », l’âme intérieure de l’Inde, visible par soi et encore intensifiée par la lumière de l’être.

Soussie, comme tu es belle, comme tu es reposée ! Et, pourtant, tu ne t’arrêtes jamais.

Ton repos est pur mouvement. Comme je t’aime ! Comme il faut aimer pour devenir ce que tu es, car tu es immortelle.

Selon Jakob Boehme, le « grand large » de l’âme doit s’enclore dans le sel, la pierre et les os, pour s’éprendre d’amour.

La fleur, la sainte fleur, est une roue d’angoisse,
Dans le feu elle a faim et se dévore elle-même.

Le vrai amour, si terriblement angoissé qu’il ne se sait pas lui-même, s’apprend dans une vallée de larmes.

Rencontrer la sainteté comme arrachement.

Ce qu’elle voulait ou des souffrances d’amour, en dehors de toute volonté.

Chemin de sainte Germaine : sur un chemin de perfection, la sainteté achève l’être.

La voix passe, je ne sais quelle voix, de quelle fleur dans l’autre monde, ni ce qui change en elle, sinon qu’elle est, dans l’échange pur, un signe pour rien.

Plus vite que les hommes et, pourtant, eux comme elles, toute une vie passe comme une seule journée, les fleurs atteignent l’abîme.

Mais je croirais plutôt qu’elles se tiennent au centre, dans une sorte de folie où mourir est impossible. Ah, ce serait l’éternité !

Pourtant, ô fleur, tu es au monde et sembles être d’ici plus que nous.

Sous la terre poussent et pressent les fleurs ; à l’inverse, l’homme ne subsiste pas.

Unie et séparée – Non unie et non séparée.

La fleur privée d’elle-même, tel est son être de fleur, ni un événement, ni une action, mais un certain état qui est aussi la privation de cet état et ne peut se rendre qu’en terme de puissance : l’état de veille.

L’infini n’est pas qu’il n’y ait rien, mais qu’il y ait toujours quelque chose.

« O, me questionnant – comme c’est beau dans le ciel. » (Mathieu Bénézet)

Il faut avoir été ravi par l’inexorable perfection, c’est-à-dire par ce qui est évident à soi-même, pour comprendre la valeur du beau.

Quand Hölderlin demande : « Qu’est-ce que le ciel ? », la question paraît évidente, manifeste comme le ciel lui-même.

Tout le monde sait bien ce qu’est le ciel et, pourtant, le ciel avec tous ses
noms, il l’arrache à l’interprétation :

« Dieu est-il inconnu ?
« Est-il comme le ciel, évident ?
« Je le croirais
« Plutôt. »

Comprendre n’est pas interpréter, plutôt dévier.

Le temps des bourgeons est apparu sur la terre.

Sainteté de ce qui est clos – le bourgeon d’une fleur : enfermement de la beauté dans ce qui déjà est beau (évident à soi-même).

Le monde est clos par le verbe créer. Mais le monde que tu disais n’existe pas pour avoir été créé, mais créé puis ouvert.

Ce que je veux : à l’origine, de blé, mais pour l’avouer, de fleurs maintenant.

Le temps du chant est arrivé. « Chant consolidé », écrit Hölderlin.

Le mouvement qui va vers la limite reste en lui-même et n’est rien de luimême
: c’est un moyen.

Au contraire la fin est un mouvement qui a son être hors de soi : la fin de
l’homme.

Apprendre n’est pas une pratique, tandis que savoir en est une : on ne peut apprendre et avoir appris en même temps.

Apprendre est un moyen infiniment lointain.

Mais on peut voir et avoir vu, savoir et avoir su en même temps.

Au même moment sont les fleurs dans l’agitation générale d’une forme qui n’est nulle part.

Au même moment sont la fleur en bouton, la fleur épanouie, et la fleur fanée. Au même moment sont les trois et forment une seule boucle.

Entrer dans la fleur, c’est appeler en soi la totalité de ses moments dans un même moment.

L’Extase, c’est de tenir ensemble tout le mouvement, une compréhension et, par conséquent, une pratique, un savoir de tous les instants.

Le langage est phôné meta-phantasias, une notification verbale qui donne à voir, i.e. un retour à la fleur elle-même selon une irréelle disposition où elle peut être pratiquée dans tous ses états.

Par pudeur (par vengeance ?), la fleur aime à se cacher.

Comment si longtemps, pour si peu de temps ?

La soulssie est l’emblème d’un beau jour qui aurait culbuté dans le vide.

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