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Eclats
5 poètes roumains
Emil Botta, Nichita Stanescu,
Virgil Mazilescu, Dan Verona
Dinu Flamand


poésie
anthologie de poésie roumaine
ISBN 2-87661-363-8
120 pages, 15 x 21 cm,18 €

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Eclats, cinq poètes roumains est d'abord et avant tout un livre de poésie qui souhaite proposer, à partir de la poésie en langue roumaine, une réflexion sur la poésie en général. On a souhaité y éviter soigneusement les pièges de l'anthologie folklorique ou nationale, qui a tendance à présenter les auteurs comme de simples illustrateurs ou de simples illustrations de l'histoire de leur pays.

Cinq poètes sont ici présentés ; ils ont été choisis parce qu'ils avaient quelque chose à nous dire. Leurs oeuvres, à des degrés divers, s'extraient en effet du contexte local pour apporter un point de vue singulier et neuf à leurs lecteurs, définissant à chaque fois une nouvelle " position " ou configuration du poème. On trouvera, par exemple, dans ce volume des textes théoriques de Nichita Stanescu, totalement inédits en français, et qui fournissent de précieux éléments à qui veut réfléchir de nos jours à ce qu'est la poésie. Nichita Stanescu, faut-il le rappeler, avait été proposé pour un prix Nobel qu'une mort prématurée l'empêcha d'obtenir.

En même temps ce livre constitue par bien des aspects une introduction aux problèmes rencontrés par la poésie dans les ex-pays de l'Est, avant et après la chute du Mur ; il peut aider à mieux comprendre le paysage intellectuel d'une " autre " Europe, en attente de reconnaissance de ce qu'elle " est " et de ce qu'elle peut apporter de mieux : un regard à la fois décalé par rapport au nôtre et ouvert sur le monde.
Pierre Drogi, traducteur

Lionel VERDIER

préface du livre

Ici sera proposé ce qui n’est pas (ce qui est moins qu’) un « panorama » : un rapide parcours entre quelques figures ou positions du poème. Choix arbitraire visant à mettre en évidence une autre filiation, dans les lettres roumaines, que celle abondamment commentée ou proclamée des incontournables « classiques », des surréalistes ou des « oniristes ».
Qui dit arbitraire dit inévitablement injuste ; mais le propos se limitera à dessiner une ligne de force à partir de cette question : comment se joue, dans la seconde moitié du vingtième siècle, et principalement autour des années cinquante à soixante-dix (puis en quatre-vingt neuf) le basculement de la poésie roumaine vers un rapport autre à elle-même et à l’Histoire.
Pas de souci de valeur dans ce choix, pas de parcours obligé. Nous mettons la main sur un fil pour le suivre, tâchant d’illustrer une filiation particulière, nous efforçant de donner à lire quelques poètes apparentés par des thèmes, des motifs, une coloration affective, une même attitude, surtout, infléchie « par ici » ou « par là », à l’égard de l’instrument « poème » : poésie conçue comme point de départ vers « autre chose », dirigée hors de soi, aimantée du dehors.
Ce fil (ténu) pourrait apparaître néanmoins comme celui d’Orphée dans sa naïve et orgueilleuse parole : « j’ai inventé la poésie » mais d’un Orphée bien peu sûr de ses charmes, confronté à l’horreur du monde des vivants ! et au peu d’efficace de sa parole, dans une naïveté dépassée. Orphée ouvrant les yeux sur le « monde », puis sur sa propre incommensurable responsabilité.
C’est ce dépassement qui nous intéresse : moment où, sous l’influence des temps, se met en crise jusqu’à la posture d’Orphée, la posture jusque là non contestée du « poète » (Le poète, ça oui, il vient mais le poème ?...). Moment où ce que nous appelons encore toujours « poème », sous la contrainte brutale ou perverse des idéologies de tous bords, « sort » (enfin ?), s’extrait de la gangue ou du berceau d’une certaine « poésie », d’un certain « poétique » ou du « poète » pour s’avancer, incertain, il ne sait pas encore trop où. Poème soudain sans figure (tutélaire) et sans complaisance. Poème comme dur métier. Sortant du même coup des écuries de l’Histoire – où le même Orphée, dit-on, resta muet – et qu’on attribuerait sans trop de peine au roi Augias.
Emil Botta représentera dans cette série la pierre angulaire, le fondateur, et, en tant qu’attitude, l’effroi bloqué et braqué sur le sujet, effroi qui empêche, malgré le recours au(x) symbole(s), toute pose et tout drapement, dans ce tremblement si particulier, héritier de Laforgue et des expressionnistes, qui ne laisse aux postures diverses du moi aucune chance d’être prises à la lettre ni au sérieux. « En deuil d’un Moi-le-Magnifique », comme Laforgue, le poète enfantin, le poète cabotin, fasciné par les monstres et les masques, se risque tout de même (voyez l’épigraphe) vers le dehors et vers le « prochain » inconnu.
Dans la génération suivante, Nichita Stànescu rapporte ce ton d’effroi à la langue et fait de l’état panique de la parole chez Botta un instrument, presque une méthode. Toutes les analogies lui seront bonnes, en véritable ingénieur des métaphores, pour palper au plus près, dans un contexte idéologiquement très défavorable, les profondeurs caverneuses du verbe être : les ressources exemplaires de la linguistique mais aussi de la génétique, de la physiologie, de la physique nucléaire... sont mises à contribution pour déplacer la « poésie » ailleurs que dans les cadres où le « poète », par ailleurs, (et sous contrainte) évolue. « Parole » est l’objet que vise le poème, parole-phénomène qui se dit réversible, capable de tout, en l’occurrence, sauf du discours univoque qu’on attendrait d’elle. Analogie contre idéologie : la leçon (leçon de « poésie », en un autre sens, cette fois) vaut pour nous. C’est à ce titre que sont ici donnés quelques textes théoriques jusqu’à présent inédits en français.
Plus en marge, et encore plus rapidement mis hors-jeu par l’alcool que Nichita Stànescu (mais la censure jouait, à cette époque, de l’alcool comme d’une arme), un Virgil Mazilescu – à côté d’un Daniel Turcea qui l’agaçait par son mysticisme* – pousse le murmure personnel au-delà de toute mesure, avec une assurance somnambulique et désenchantée : « dors, toi, mon amour. je suis seul j’ai inventé la poésie et je n’ai plus de coeur ».
Il reviendra dans notre parcours à deux auteurs de la même génération, nés tous deux en 1947 et arrivés à la notoriété en même temps, comme deux têtes jumelles, d’affronter, après avoir dignement traversé les années quatre-vingts, l’aphasie consécutive aux ruptures de quatre-vingt neuf : inventaire, dans le premier cas (Dan Verona), prospectif, d’une apocalypse qui dure ; retour, pour le second (Dinu Flàmând), d’exil, de mémoire et de flamme.
Pierre Drogi

* Voir de ce dernier, dans la collection Orphée, aux éditions de La Différence, le petit volume L’Épiphanie (toujours trouvable chez les soldeurs).

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