Ce récit de Malika Durif est le voyage d’une mémoire dans les lieux les plus éloignés, les plus intimes. C’est en même temps un regard vide et fixe, sidéré, semblable peut-être à celui de la «Madeleine» de Georges de la Tour.
Les événements y enchevêtrent la violence physique et banale de la mort, la présence d’un cadavre, avec l’imminence infinie du désir, de son entretien avec le corps. Mais ces deux pôles ne donnent pas lieu au va-et-vient d’une composition ni même d’une dramaturgie. A chaque reprise du texte, plutôt, s’élève une sensation unique, prélevée sur le récit ou indiquant le récit, qui laisse affleurer une tension impossible à résoudre un peu comme dans les proses de Nerval.\r\nL’exceptionnelle qualité de ce livre est de ne donner quasi rien d’autre que des notations visuelles, qui se font lieux communs et hallucinés du souvenir au regard d’un «temps où le vent ne couchera plus les blés», où «un deuil inépuisé» attire à soi toute l’écriture.
Ayant parcouru cette géographie («trois fois et mille fois»), le lecteur ne trouve plus pour se repérer que la précise notation intérieure d’un présent révolu: dans une écriture sans retour sur elle-même s’énonce, près de l’absence des choses vues, leur passé insurveillé et déroutant, leur dimension d’existence et de langage le récit de l’être morte «un paisible effroi».
Ce qui confond, tout au long de ce livre, est la brusque conjonction avec l’abîme de l’épisode décrit ou du paysage raconté, la puissance d’évocation d’une histoire qui se serait figée et serait encore lue, encore récitée par «la voix blanche d’une conscience relignée».
Roger Dextre