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Vues d'Anvers
Jan De Weck
chroniques
ISBN 2-87661-355-7
224 pages, 15 x 21 cm, 22 €
disponible en librairie
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Jan de Weck est un lecteur à qui arrive une drôle de mésaventure: parti pour examiner d’un oeil féroce les livres qui s’accumulent, les films qu’il lui arrive de voir, comme tout le monde, il lui pousse une mâchoire de crocodile qui se retourne contre lui, et le mange !
Son livre débute comme un recueil de chroniques. Henri Poncet, directeur de la revue La Polygraphe, intrigué par ce lecteur étranger, lui a ouvert ses pages. Il y donne son point de vue d’Anversois sur les choses culturelles de France. De vue en vue, la chronique vire à la critique acerbe, frise le pamphlet à quelques reprises. On l’imagine, l’oeil noir et le visage grognon, déambuler d’Anvers (où il travaille) au Caillou-qui-bique (où il se repose) en passant par Paris (où il a des amis), à la recherche d’une parole vraie (on voit qu’il est un peu nigaud).
Mais à force de la chercher, c’est la vérité qui le trouve. La chronique devient exercice, approche l’essai. Jan de Weck s’avance du côté de la poésie, qui l’attrape. Tel est pris qui croyait prendre.
On l’a vu partir, on le voit s’enfoncer dans les broussailles, on devine que l’écriture va le manger. Serait-il devenu un personnage, ses Vues d’Anvers une sorte de roman d’apprentissage ?
La dernière vue d’Anvers ne résout pas ce suspens. À vous de décider, selon votre humeur, ou vos partis pris.
Jan de Weck, né en 1953 à Bruxelles, est pilote au Port d’Anvers et batteur de rock amateur. On le dit une invention de Dominique Meens, dont les accès bilieux sont connus. C’est concevable, voire probable, n’importe : ce Jan die lacht of Jan die huilt, « Jean qui rit ou Jean qui pleure », n’en est que plus impossible, soit réel.
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extrait du livre |
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A premières vues d'Anvers
Première vue
Anvers assise en reine sur son fleuve [...],
Anvers ne peut périr.
Jules Michelet
On aura beau dire...
Guy Meunier
Il y a deux cas : le premier où c’est la revue qui
est responsable de ce qu’elle publie,
le second où c’est l’auteur.
Paul Léautaud
Que tout est opinion, que tout est affaire de goût, qu’en matière de cinéma, de musique, de beaux-arts, de littérature ce sont dans l’ordre les sujets que nous avons abordés mes amis français ne sauraient ni juger ni surtout imposer des vues qui ne seraient que les leurs, voilà bien ce que j’ai tenté venu d’Anvers de réfuter. Mal m’en a pris. La vérité française de ce siècle est un relativisme mou, tranchés ses derniers liens au cynisme très fin de siècle du précédent. Celui-là était d’ailleurs un cynisme assez conformiste. Les Françaises de cette nuit-là ont été très discrètes et se sont évaporées dès les premiers coups de gueule. On les voit beaucoup plus présentes ailleurs, proposer leurs vues modernes sur nos écrans, ou vivre en poésie dans quelques faubourgs littéraires. Je suis terriblement flamand et ne mange pas de ce pain là. Je trouve particulièrement cocasse (c’est un mot très français depuis que l’on fait trôner un gallinacé au sommet de vos paroisses) que le goût de la tranquillité ait tant gagné en France que l’on ne puisse plus y démolir quelque réputation sans se trouver contraint au silence. L’argument définitif de cette nuit de conversation orageuse a été le suivant : si je vouais aux gémonies tel ou tel film que des milliers de Français avaient applaudi, c’est que je les prenais pour des c... (voilà un autre joli mot français, très employé). Les Français, me suis-je dit de retour là où je dois masquer autant que possible mes capacités linguistiques, ne veulent plus qu’on les dérange. Leurs chiens aboient quand l’étranger passe. Leurs femmes fanent en poésie, érotique autant que possible chez certaines, d’autres toujours aux jardins des Jammes ou Coppée. Leurs enfants regardent la télévision.
Je dirai ce qui me passera par la tête. C’est en disant tout ce qui me passe par la tête que j’arrive à mon grand objet. Ici, le plaisir n’est pas de travailler mais, bien plus réel, de ne pas ennuyer ma compagne en lui faisant remarquer des ruines très laides à ses yeux si peu dévoués aux réputations. J’ai l’intention d’être un peu plus féroce que Till Uylenspiegel. Prévoyez quelques éreintements d’hiver, rudoiements de printemps, arrangements d’été, méchancetés à l’automne. J’ai beaucoup de temps à perdre comme le soulignait aimablement un de mes contradicteurs qui réclamait encensements et louanges, supposant, à raison, que mon ton, celui de l’enthousiasme démolisseur, réduirait sa bibliothèque à quelques livres et ses sorties culturelles à de vagues déambulations le nez par terre.
Éric Naulleau et Pierre Jourde en remettent une louche avec Petit déjeuner chez Tyrannie. J’ai parcouru en son temps le livre de Jourde, depuis primé par l’Académie Française, CQFD dit le Bourget du siècle. CQFD mais que fallait-il démontrer ? Pour Bourget, que la critique de Jourde est réactionnaire ou conservatrice. Pour moi, qu’elle ne perce rien à jour. Warning : je ne prétend aucunement révéler la situation du temps dans mes propres travaux (inédits en français, malheureusement), ni dans ma critique. Qu’on ne vienne pas me faire ce coup-là. Je ne lis plus mes contemporains, ou si peu, vraiment, de quoi je me mêle... Je ne regarde pas la télévision, je n’ai pas ce machin chez moi. Je ne lis pas la presse : mes conversations suffisent à me tenir au courant, avec, il faut le dire, un réveil radiophonique insupportable six ou sept minutes de bon matin, haut-le-coeur et vite debout quels qu’aient été les abus de la nuit. Il me semblait qu’il arrivait quelque chose en Europe, qu’exprimait le refus de la propagande américaine, la critique de la politique du gouvernement israélien, les démonstrations quotidiennes de la justesse de l’hypothèse du spectacle intégré (Anvers n’est pas trop loin d’Amsterdam, où se trouve certaine bibliothèque). J’ai donc lu Petit déjeuner chez Tyrannie, voulant voir ce qui se passait du côté des gens de lettres français. Quelle déception. C’est gens de lettres et voilà tout. Mon Dieu, je suis bien d’accord, voilà des abus dénoncés, de la bêtise et crasse, de la canaillerie montrées du doigt et vaguement disséquées. Mais ne voit-on pas que cette Tyrannie en plein développement n’est pas celle du Monde des Livres, mais bien celle d’un monde tout raccourci ? Le Libération des livres, le Nouvel Observateur des livres, le Télérama des livres, le Quinzaine littéraire des livres, le Matricule des Anges des livres, La Polygraphe des livres, êtes-vous si sûrs, M’essuie glaces ? Ah non ! allez-vous me dire, il vous faut, Monsieur l’Anversois, faire la part des choses, il y a des organes indépendants. Vous n’êtes pas indépendants. Je ne suis pas indépendant. Voilà bien les Français, qui se croient indépendants. Ça leur permet d’ignorer de quoi ils dépendent, de quoi et ceci pour le goût du jour ils débandent. Leur « Éducation Nationale » augmentée de quelques panneaux d’affichage leur ont inculqués, et leur inculquent (leur incultent, me souffle Till), quelques jolies valeurs, qu’ils ignorent, et superbement. Ce sont des valeurs grammaticales, évidemment, par exemple ils vivent en poésie. C’est encore plus joli que l’acte poétique relevé par un de mes auteurs. On disait autrefois j’aime à, après avoir dit j’aime de. Les Français devraient s’essayer à j’aime en. Cet « en » sera bientôt mis à toutes les sauces ; on commence par la sauce poétique, comme l’habitude en est historiquement prouvée. Ce sont les mêmes viveurs en poésie qui se disent les travailleurs de la langue. Les travailleurs en la mer, Hugo, quelle pitié ! Je ne mets pas les phrases précédentes au féminin, on m’insulterait malgré les cinéastes dont j’ai parlé.
Moi je vis en Flandres, et j’en suis très heureux. J’y suis lootsman, lamaneur, pilote au port d’Anvers. Vous êtes des rares à le savoir, mes amis Français me croient diamantaire ou architecte ! Je ne m’explique pas le goût délirant que j’ai de la littérature. C’est une passion que je ne voudrais pas voir s’éteindre à l’âge que j’ai, d’où mes aigreurs. Je lisais dernièrement un désespérant recueil de nouvelles d’un poète « très retiré quelque part », dit la quatrième de couverture. Me voilà perdu dès la deuxième comme on peut l’être parmi une tribu de ces étudiants petits-bourgeois que nous propose le cinéma d’auteur. Des affairs, comme disent les anglophones, jeunes gens à préparer leurs succès comme leurs suicides. On (c’est moi) devine la vie étriquée de l’auteur lui-même, qui ne devrait pas s’en vanter. La preuve de ce qu’on (oui, toujours ce vocabulaire si typiquement français) avance arrive à l’issue de l’épreuve : une des fiertés du bonhomme est d’avoir été publié par le Bourget du siècle ! Comme l’étriqué de quelque part n’est pas un imbécile, d’ajouter pour conclure : « j’espère ainsi, étant mieux connu, être moins estimé car qu’est-ce que l’estime des hommes ? » Je n’ai pour ma part rien à ajouter. J’ajoute pourtant, vu l’inquiétude où je suis de l’état de santé du « public » français. Que l’estime des critiques, des revuistes, du Monde des Livres soit sans importance, sans valeur, je l’accorde volontiers au retiré de quelque part ; qu’il sache que j’apprécie l’estime des capitaines dont je conduis le navire au quai.
Avez-vous deviné que j’ai laissé ces tentatives romanesques pour des lectures plus revigorantes ? Je me suis décidé à lire le Journal Littéraire de Paul Léautaud, avec une légère pause, ouvert Promenades dans Rome de Stendhal. Ce sont des livres. J’allais poursuivre ma phrase quand j’ai vu qu’elle indiquerait bien les choses en s’arrêtant là. Reprenons. Ce sont des livres que vous pourrez feuilleter. Stendhal va jusqu’à conseiller au lecteur de sauter ses pages trop descriptives, à s’excuser de ses digressions, ce qui est une belle ironie puisque ce sont les pages les plus goûteuses, j’ai pensé : les plus radieuses. J’avoue qu’il y a de la facilité à vous proposer d’ouvrir de vieux livres ; qu’il est plus tentant d’applaudir ce qui l’a déjà été que de rechercher péniblement dans le contemporain celui ou celle qui aura écrit un livre. Mais avouez de votre côté que Stendhal et Léautaud pourraient vous rassurer quand tel ou tel auteur (e) du siècle vous aura consterné.
Et la plupart des romans sont consternants. J’ai tenté une excursion avec un roman de science-fiction. J’ai été surpris de pouvoir le lire entièrement. Dieu sait pourtant qu’il est empli de pages bien bécasses, dans le bon ton quasi pornographique actuel. C’est Paul Léautaud qui m’a donné la clé de cette lecture d’une traite : le roman est un défi d’acrobate. L’auteur, Scott Westerfeld, « un jeune surdoué » du Texas aujourd’hui new-yorkais, y fait preuve (mais sans doute sont-ils plusieurs) d’une belle aptitude aux galipettes romanesques. Comme il les pratique sans aucun sérieux, ce terrible sérieux dont je fais trop souvent preuve (déformation professionnelle), vous vous trouverez lire ses pages comme on jouit de ces conforts momentanés et précieux où l’on accepte de s’abêtir le plus simplement du monde. Sa gymnastique se conclue d’ailleurs par la description d’un Paradis, et tel que le rêve l’idéologie du jour. L’I. A. et son double, allez voir ça : au fond, c’est terrifiant.
Un des effets les plus visibles de la poésie est la distribution des lignes sur la page. Ces jours-ci, comme j’ouvrais quelques livres signés par des poètes, j’ai remarqué ce mode passager de mise en forme : le vers est centré. La page vous y prend une allure de menu de communion solennelle. Je suis curieux de connaître des auteurs la raison de ce choix. Nous en avons entendu de belles à l’époque des pages blanches, ce serait l’occasion de rigoler un peu à nouveau. Comme je demandais à un auteur de m’expliquer la numérotation de ses phrases, de m’annoncer tout de go que le machin faisait cela automatiquement. Il en a vite pris l’habitude et n’a pu se résoudre à supprimer ces chiffres qui dégringolaient tout au long de la marge. J’espérais une explication rythmique, une allusion ironique au monde numérique, mais non, surtout pas, « ne voyez-là aucune signification » m’assura-t-il. Voilà bien toute la poésie : surtout, que cela signifie le moins possible, un peu comme la messe, la communion solennelle, son turbot à la crème et son gigot pommes dauphines. Il est probable que la grande majorité des contraintes fixées par la tradition n’ont été que le fruit de hasards imbéciles, ce qui n’empêche pas la beauté du sonnet. N’est-ce pas de ceci que crève la littérature : elle est devenue informe. Ça n’est que tas. Tas de phrases à peine, tas de mots. Voyez par exemple le joli livre vélocipédique de Jean Ristat, son Déroulé cycliste. C’est ainsi que mes neveux jouent avec leurs lego en fin d’après-midi pluvieuse. Chacun son tas de briquettes, quelques rires joyeux, et d’amusantes constructions colorées au bout d’un quart d’heure. Ma foi, oui. Mais quand c’est l’heure, c’est l’heure, on remet tout dans la boite, on ne va pas chez Gallimard.
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