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Congé de la vieille olivetti
Gianni D'Elia

poésie

ISBN 2-87661-336-0
192 pages, 15 x 21 cm, 21 €

textes en français traduits par
Bernard Simeone


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DI


Certes, ma génération a rêvé, mais elle a rêvé mal, sans savoir qu’elle rêvait, sans la conscience, la culture et la poésie qui sont nécessaires au rêve pour qu’il ne devienne pas cauchemar...

La poésie de Gianni D’Elia est placée tout entière sous le signe de la déception et de la désillusion politiques, deux termes qui confluent en italien dans le mot delusione, titre d’un long et fameux poème qu’il publia en 1991. Soucieux, comme l’était Pasolini, du dialogue entre la poésie de langue nationale et une création poétique en dialecte, D’Elia se réclame encore davantage de l’auteur de Théorème lorsqu’il pratique lui-même une poésie “civile”, non pas “engagée”, en des temps où ce mot n’est plus guère prononçable, mais une poésie occupée à transcrire obstinément les heures d’une histoire personnelle et collective, dans l’espoir, souvent rageur, qu’un lien véritable subsiste, en-dehors du poème, entre ces deux sphères.
Un autre versant de la production poétique de D’Elia dialogue avec une autre grande figure de la poésie italienne, Franco Fortini. Ses textes sont alors des compositions dont l’exigence plastique et la ferme scansion évoquent un classicisme que rongerait encore la courbe baroque. Avec un ton oraculaire, ses poèmes manifestent une forte prédisposition à l’allégorie, et ils sont l’objet d’un âpre travail syntaxique, mais l’amertume n’y est plus prophétique, simplement automnale et méditative, capable de secrètes résistances et d’imprécations contrôlées.
C’est l’action et l’énigme de son utopie que D’Elia, dans ces strophes nettes et sourdes, soumet au long travail du deuil. Un grand poète de notre temps, à découvir.

Gianni D’Elia est né en 1953 à Pesaro, non loin de Rimini, sur la côte adriatique, où il vit encore aujourd’hui. Il a créé, aux éditions Crocetti, la revue Lengua, d’inspiration pasolinienne, qui a publié quelques-uns des plus importants poètes italiens de la seconde moitié du XXe siècle, qu’ils écrivent en langue italienne ou dans divers dialectes de la péninsule.

extrait du livre


A un Maître proche

Je fais ce que je fais, sans doute pas d’autre choix...
Giovanni Giudici

Y a-t-il dans la poésie un destin – c’est toi-même
qui l’as dit – qui nous ferait sortir
pendant des années du monde puis y entrer
à nouveau avec une douceur d’animal, ou inapte et vil

avec une rage déçue d’anormal ? (ou peut-être
ce qui s’en est allé par la porte anxieuse
veut-il frapper mais ne le peut – comme une rose
là, sans le moindre sursaut qui blesse, morte

à la claire fenêtre des formes ?) En tout cas
nous deux toujours amis, on l’espère, si tu dis encore
tes mots paternels – « gagner ailleurs sa vie »
puisque le vice coutumier ne peut te suivre,

et si n’est que trahison filiale cette voie –
cours particuliers traductions
précaires articles s’en tirer comme ça –
la vie rien d’autre qu’à la ligne et risquer


Avant de repartir

à E. et R.

Vous abeilles travailleuses, d’un travail
qui imprègne de pensées les murs, du blanc
sur votre ruche concave – Rome, de l’or
et de la boue au soleil des quartiers suburbains,

bétons serrés où sans qu’on le voie,
accoudés pour fumer le matin,
le thé sur le réchaud pourtant fume déjà
et l’amitié qui cout avec son fil

donne une voix à l’herbe même sur les sentiers
d’asphalte menant aux terrains vagues,
belle quand elle perfore les trottoirs,
aux clôtures où se détachent des façades

avec les draps écrits, tendus, des squats –
et les garçons du bar, leurs poses louches,
lunettes noires trognes odieuses flemmardes
qui ricanent d’une femme bloquée sur un parking,

faisant comme si n’était pas à eux l’engin,
nous remémorent de grands et pauvres appels,
instants exquis ou lâchetés muettes –
est-ce pour la justice que vous nos vers vous errez ?


Vers Modène

– Ou le désir le plaisir l’urgence
L’ennui mortel
De tout journal qui sans
Amour reproduirait le réel ?

Ou en tête un bizarre refrain
D’une voix égale et par coeur :

« La binba bela
Che te cuntava i pas

Indò lassada ela
Dal to parlà per tas » –
Venu de quelle contrée
Enfance orpheline rythmée

En quel dialecte d’Italie
Écho de todo et de nada
Dans un train qui monte ?


Faux plat (ou paso doble)

Tu sais, parfois en ville on parcourt
un bout de monde qui semble être
une chose et autre chose en réalité
s’offre à la marche, quand le pied

dose un pas qui sans monter
pourtant monte puisque le souffle doit
rythmer d’amoureux à-coups, haletants
un peu comme le facile abandon

au flux des pas qui révèle
un étrange moutonnement côtier,
humble et imperceptible, mais vraie
substance intime de la route

entière que là le faux-plat révèle


La sonnerie

Le minuscule appendice du sixième sens [...]
Comme il est, l’inaccessible, proche !
Et on ne peut ni le défaire ni le regarder,
comme un billet qu’on retrouve dans sa main
et auquel on doit répondre à l’instant
.
Ossip Mandel’stam
Mai 1932, Moscou

Ou comme la sonnerie du téléphone – tu ne sais
presque jamais qui c’est mais tu l’entends qui sonne –
et entre hésitation et attente de parole
ou dans la dérive d’une paresse indolente

tu t’apprêtes à décrocher, pour cette voix,
là, inconnue, le preste combiné
que la main saisit pour ton oreille
en lançant allô à l’appareil

tu sais alors qui c’est à la façon dont résonne
au premier écho la syllabe du nom
qu’en soufflant l’autre te propose
pour qu’enfin curieuse d’une surprise à l’instant

dévoilée ton ouïe à la parole t’expose

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