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De l'esthétique de la violence
Geneviève Clancy

essai
ISBN 2-87661-307-7
272 p., 21 x 15 cm, 21 €

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Auteur de nombreux ouvrages édités notamment chez Hachette, Seghers et l’Harmattan, Geneviève Clancy a consacré sa vie à la poésie, à la philosophie, ainsi qu’à la recherche (Université de Paris I). Elle a collaboré à beaucoup de revues littéraires et philosophiques: Change, Digraphe, Action poétique, Le Castor Astral, Études orientales, Intersignes... ainsi qu’à de multiples émissions de radio (France Culture, RFI).
Notons enfin que ses recherches étaient particulièrement orientées vers les rapports entre philosophie et poésie dans l’histoire de la pensée islamique. Nombreux voyages d’études au Moyen-Orient.


DIER

extrait du livre


LE MURMURE ANGOISSÉ
DES LUTTES SOUTERRAINES
POUR CEUX QUI ONT APPRIS
À LIRE DANS LES TÉNÈBRES.

La passion de la présence au monde, l’équivoque passeport que nous donne la langue, nos temps dérangés, fuir la familiarité de l’étrange, le morcelé et le surgi des identités, le réel tatoué d’obscur ces fragments nomades aux combinaisons innombrables : voilà peut-être ce qu’une esthétique de la violence s’avance à suggérer, établissant par séquence ce que l’on pourrait appeler leurs laissez-passer. Nous cherchons à profiler ce que les mots masquent des mythes en tant qu’appel dans le voir contemporain et non selon leur ancienneté ou leur trace. Et cela en s’attachant strictement aux faits actuels. Quand le passé s’y presse c’est comme matière de l’épaisseur, mémoire inédite du fragment, travail dans la profondeur. S’il y a incitation à un savoir passé, dans l’allusion que peuvent y faire des citations, c’est pour l’incorporer dans un mouvement qui va vers l’enfance au monde tenu ici comme devenir et non comme retour, ou comme progression par des acquis. Les entrées au donné cherchent le non séparable en y provoquant des déchirures, des dispersions à l’infini, et, elles oeuvrent elles-mêmes comme des interrogations matérialisées en forces d’application et de diffusion d’intensité. Les événements prélevés (qui n’ont à voir avec la violence que du point de vue de l’« idéologie » travaillent comme des chocs pour faire naître des fragments, qui eux profilent des champs de sentir de la violence.
On découvrira peu à peu qu’elle ne se laisse pas comprendre dans son essentialité. On découvrira également qu’interroger la violence, c’est être aux prises avec la profondeur d’enjeux et de sacré qui n’implique aucune réponse, s’il vient une réponse elle n’est que l’inversion d’une question qui ne pouvait pas être posée. Peu à peu s’élaborent des plans qui révèlent que l’infigurable de la violence renvoie peut être à un indéterminable de la violence et qu’ainsi ce qui oeuvre au travers de son esthétique sont des opératoirs de diffusion qui la retentissent mais ne la comprennent pas.
Une diffusion qui fait surface et effacement, figures et défigures, ténébrité et luminance. Sans doute Avis de Recherche est une fausse première entrée, en ce sens qu’il lui est immédiatement imposé de savoir, au sein de son déploiement, que la question est d’ensemble et qu’à la dispersion qu’elle opère, la seconde, la troisième, la quatrième entrées ne répondront pas, qu’elles s’enfonceront avec elle dans cet éclairage et obscurité, visible et invisible de la profondeur du tissu-relations que fait émerger et s’abolir la mise en esthétique. La profondeur que manifeste l’esthétique de la violence accueille ainsi le renversement du possible, le détour des imprévisibles, le surgissement de l’improbable. Chaque entrée en changeant le point d’application de la question engendre une infinité de déterminations et d’indéterminations qui sont irrelevables, mais elle provoque un champ nouveau d’accueil. La dépliure des réseaux travaille son mouvement par bonds et la liberté de questionner l’histoire en son en-contre que provoquent les déplis jette un certain voir sur l’historique se prenant pour repère. Cet établissement en fragments de sauts dépliés ne peut rien accueillir de ce qu’Avis de Recherche a laissé en suspens, il ne peut qu’y faire allusion, non comme à quelque chose qui le précède, mais comme à un d’emblée de lui même dont il lui est donné visibilité.
Il en ira de même pour la suite spatiale de l’Iconographie des fragments, et de l’Herbier des violences, ils n’opèrent pas une reprise en chacun d’eux du laisser là de l’autre. Ils engendrent un temps un mouvement qui ne laisse rien voir où l’on puisse s’arrêter. La mise en place des émergences de sentir et d’imaginer repère ce que nous entendons par esthétique de la violence.
S’il y avait à définir un sens général présidant à cette quête nous dirions que nous cherchons à donner à sentir cette course sans appel et d’origine selon un temps sans distinction ni arrêt, qui permet d’entre-voir les illogeables, les sans refuges qui constituent le vécu. Si les fragments provoquent un certain ensemble, c’est qu’ils relèvent de l’accomplissement inachevable de cet ouvrir qu’est le sens même de questionner la relation de violence qui indifférencie fondamentalement le vécu et l’à-vivre. La mise en esthétique engendre les figures de l’appel au devenir et non ses formes. Le témoin appartient à la problématique centrale de l’élaboration d’une esthétique de la violence. Il est une multiplicité, un indéfini qui paradoxalement croît et s’absorbe dans le temps sans accueil évoqué plus haut. Ses appuis et ses contours, dans leur mouvement d’apparition et d’effacement appartiennent à sa relation tensionnelle au fait et il ne peut en faire expérience que par cette parole qui des-établit, qui se forge dans la démesure et que nous énonçons comme nomination poétique. Cet acte relation du témoin et du fait et qui est parole se dérobe perpétuellement à la relation, c’est pour cela qu’elle la prononce et l’emporte sans fin. Emporte, prononciation irréductible tant à l’affirmation qu’à la négation, à l’interrogation comme à la réponse. Tout se passe comme si la nomination poétique parlait avant la relation qu’elle doit prononcer. Dans ses figures l’en-contre du témoin et du fait tourne et se déplace selon l’irrepos du mouvement pur du temps. La nomination poétique tente de nous mettre en relation avec ce qui se découvrira peu à peu : le mystère, ou l’inconnu de la violence. Radicalement elle va nous permettre d’approcher ce qu’il y a d’impossible à en dire ou à en figurer. Elle dispose à cette attention de ce que destine de réel la violence comme relation au monde, notre entente avec l’inconnu. La nomination poétique répondra peu à peu de l’infigurable de la violence et de sa présence. Répondra s’entend : la prononcera par son verbe comme originaire et propre à être sentie. En cette étape il apparaît alors que s’il y a une esthétique de la violence, la nomination poétique en est peut être la seule expérience possible. La nomination poétique, considérée du point de vue de l’agir en la relation de violence, ne limite pas son esthétique de la violence au poème. Elle peut être entendue comme telle au coeur de la peinture, de la musique, du cinéma, du théâtre. Ce n’est pas le propos d’en développer ici ; nous voulions simplement le mentionner afin qu’il n’y ait aucune réduction qui laisserait entendre que toute esthétique de la violence se ramène au poème comme à son seul laissez-passer. Laissez-passer, laisser franchir, laisser sentir ; mais aussi laisser là de l’esthétique de la violence. Nous sommes au sein même de l’exigence du fragmentaire, comme situation en l’existence. Si tout reste inachevé, c’est que rien ne voulait s’accomplir et il ne s’agit pas d’une contradiction avec le tout. Ce qui se cherche dans ce projet, qui maintiendra son errance apparente comme une quête de ce qui nous tient en relation avec l’aléatoire, c’est ce que nous entendons par esthétique de la violence.

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