"Lentrée dans le siècle fut pour moi marquée par une douleur que tous redoutent, celle de la perte dune mère, premier chagrin profond «que lon pleure sans elle» ainsi que lécrivait saint Augustin. Je ne dirais pas que cet épisode fut banal, non, mais je ne mesurais pas, derrière ce déchirement, que désormais rien ne serait plus jamais comme avant. Sans aucune manifestation spectaculaire, jai comme lentement sombré dans un état de vulnérabilité extrême aux horreurs du quotidien, aux guerres qui nous entourent, à celles dont nous sommes réchappés et qui nous fondent dans notre être au monde après le massacre de la première guerre mondiale puis la Shoah.
Ainsi, les sinistres anniversaires du génocide rwandais, puis de la libération des camps, la guerre dIrak, la présence encore vive du Kosovo, de lAfghanistan, du Vietnam, de lAlgérie
firent remonter dans mes jours comme dans mes nuits des images dune atrocité, dun inhumanité profonde, qui prenaient le pas sur tout et minterdisaient, par instant, tout rapport à la vie, tout partage, autrement que sous de sombres perspectives de plus en plus rudes à vivre.
Cest lécriture de ce long poème de mort mais il se clôt sur le mot amour qui ma rendu, non pas la vie, mais le chemin du retour parmi les miens, à la mesure même de la dureté ou de la violence quil ne me fallait pas éviter ou apaiser au fil des pages.
Comme le photographe de guerre derrière son objectif, je me suis tenu acharné et saisi deffroi devant chaque poème, rejouant dans lécartèlement et le travail de découpes ou de destructions quimpose lécriture, les atrocités dont je voulais porter témoignage au travers de ma vie, qui se recomposait ligne à ligne, vers à vers, grâce à celles des disparus qui me redonnaient naissance. Jamais je ne pourrais les étreindre pour les en remercier : mon poème leur est dédié, je leur dois ma renaissance.
...Et j’ai compris alors qu’il fallait contredire les mots d’Adorno (Comment écrire un poème après Auschwitz ?) en répondant : raison de plus!, sans oublier d’inscrire un terrible et sinistre pluriel au mot raison, la déraison humaine étant, elle, éternelle et singulière. Mais toujours prompte à se décliner sous les formes les plus barbares si nous ne veillons plus."