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L'enfant second
Yves Boudier

récit
ISBN 2-87661-272-0
216 pages, 15 x 21 cm, 19 €

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À la mort de sa mère, un homme d’âge mûr tente de retrouver la réalité de son enfance. Nous le suivons pas à pas dans cette quête, comme si nous marchions nous-mêmes sur nos propres brisées. Peut-on refaire, réparer, retisser son enfance ? Et que signifie pour un enfant d’être le deuxième, c’est-à-dire l’enfant second ?
Pour faire la paix avec lui-même,
l’auteur a longtemps cru que le renoncement était la seule voie, jusqu’au moment où il a pris la décision surprenante à ses propres yeux d’écrire ce récit sur lui-même et sa famille, pour tenter de mettre à jour cette condensation d’instants vécus dans son passé, au risque de s’enfermer dans l’illusion du mythe personnel, prisonnier d’un miroir qui recomposerait page à page le texte de son enfance. Entre les souvenirs que la plupart d’entre nous repoussons dans le silence, au fond de nous-mêmes, et la volonté de coucher sur le papier quelque chose d’une vie, se mesure l’irrémédiable fabrique d’images dont nous sommes tous porteurs, avant même que la pensée ne nous permette d’y voyager. Ce lieu singulier, au sens propre, est rarement interrogé : il est le lieu des substitutions, des discours qui font pièces, des mensonges et des oublis, qui ont pour avantage de rendre la vie possible.
Si l’on s’étonne souvent que le roman
soit autobiographique, le récit intime est-il lui aussi une mise en fiction, celle du passé ? Pourquoi l’écriture interdirait-elle d’accéder à la vérité de son histoire, telle qu’elle s’est déroulée, pour ne plus offrir que la mythologie d’un quotidien reconstruit ? Dans ce récit très personnel d’un enfant « second », le lecteur est appelé à jouer le jeu d’une réciprocité active, qui le conduira souvent à entendre dans les pages de ce livre le murmure de sa propre enfance, et à retrouver ainsi, en ligne brisée, son parcours personnel sous la démarche d’un autre, un inconnu qui se raconte ouvertement, mais sans complaisance excessive.ER

extrait du livre


"Le clos de la roseraie, dans le parc de Bois-Marie, composé de quatre carrés ceinturés de buis taillés en demi-lune. Au centre des massifs, à la croisée des allées, une statue de faune ombrée par un lichen orangé à travers lequel, à la place d’un genou, se laissait deviner l’armature de métal rouillé. Des oreilles effilées prolongeaient son sourire que je regardais plutôt comme une grimace. Lorsque la fatigue me noue, je sens sur mon visage une identique crispation, témoignage à la fois de l’entreprise quotidienne et de cet abattement que souvent le seul vivre me cause. Assis, les mains sur les cuisses, immobile dans ce repli, ce creux de solitude où je répare mon passé.

COMME AU SORTIR d’un gué, un sursaut de lucidité, un de ces instants où je me répète qu’il faut entamer les non-dit repoussés dès qu’apparus, les moments tenus secrets, faits d’images du corps, de sang sur la peau, de blessures, de violences amoureuses, d’étreintes qui reviennent avant même les mots, en deçà des mots trop assagis par l’ordre que les phrases leur commandent. Les marques du corps toujours l’emportent et me rendent difficile l’expression d’une pensée qui ne me reprenne, au seuil d’une fidélité à peine naissante, son contenu brûlant. Qui ne souffle l’étincelle capable de mettre le feu aux masques que je fus, prompte à consumer les leurres dont je me suis satisfait bon an mal an jusqu’ici.
Oui, en finir avec une solitude que je divertis continûment par ces marches forcées au terme desquelles j’ai le sentiment de reprendre vie, sans savoir jamais si je le dois aux vertus de l’abrutissement, de la fatigue, ou à celles d’une sagesse reconquise. Et le sentiment, plus fort celui-là, de renouer avec le désir, avec la caresse des corps vêtus de sueur, jusqu’à atteindre les images les plus vives qui me redisent l’intimité, la chaleur résolue du frottement des amants. Sans cela, sans ce retour possible de l’amour, je bascule et reprends le souvenir comme à l’envers, contre lui-même, engourdi par ma pudeur imbécile. Terrifiante manière de m’arranger avec le silence, de lui donner une consistance qui peut aller jusqu’à m’étouffer, sagement, sans brusquerie, jusqu’à me rendre muet et me renvoyer à un comportement condescendant, à une forme de mondanité complaisante qui me rendent vivable le quotidien certes, mais m’interdisent d’être. D’être dans ma rugosité. Qui me retiennent d’exprimer ma peur, devenue haine du monde, née de l’épisode lointain d’une rue traversée.
Cette haine porte en elle – je le sais et le tais – ce qui profondément justifie ma place parmi les vivants car, bien qu’elle soit un sentiment blâmable, elle me conduit à trouver les mots qui m’aident à repousser l’agonie dans laquelle j’ai le sentiment d’être né et de vivre. Je commence à peine à comprendre cette inversion, ce retournement du sentiment, et je mesure à quel point je résiste encore à cette part de liberté consentie : certains de mes gestes sont encore irrépressiblement dictés par une force qui me dépasse et qui se manifeste, par exemple, dans l’ordre maniaque que j’impose aux objets qui m’entourent.
“ Que personne ne bouge, pas un geste ou… ”, voilà le blason de mon malheur. Le monde que j’ai disposé autour de moi ressemble à un lieu en attente d’être visité par quelqu’un qui en validerait la disposition et me dirait par là même que je suis passé de l’autre côté, au-delà d’une enfance qui me colle encore à la peau, comme ces bandelettes dont je fus ligoté pendant tant d’années.
Ce sentiment du faire semblant, cette douleur d’imposture qui m’habite constamment, parfois me rattrapent et me conduisent au bord des larmes. À l’aide, alors j’appelle silencieusement à l’aide, et ces mots à peine chuchotés, quelque chose en moi se retend, comme le ressort d’un piège, qui m’impose de recouvrir mon personnage public, de revêtir une image polie si pleine d’horreur contenue qu’elle me redonne la force de paraître. La force de me mêler aux autres, sans être reconnu comme blessé. Pas celle, cependant, de me retourner contre cette voix native qui m’intime l’ordre de rester immobile, de ne plus m’agiter, de ne plus crier l’ancienne frayeur de mon corps rongé par la maladie. De cesser enfin de pousser le seul cri qu’enfant, sans mots, je répétais, les bras tendus vers ma mère.
J’avoue qu’il m’est difficile de regarder en face cette plaie d’amour maternel. D’accepter cet événement lointain comme une pièce centrale de la mosaïque des sentiments qui me donnent figure. Je ne pourrais le faire qu’au-delà de l’hypothèse de ses mains serrées, serrées autour de mon cou. C’est là mon lieu secret. Et qui le demeure encore : parfois, je me demande s’il ne serait pas plus sage de penser qu’il n’y a rien que je puisse vraiment saisir, vraiment écrire, dans tout cela. Chacun n’est-il pas paralysé, qu’il le sache ou non, qu’il le cache ou non, par la honte déguisée de ne pouvoir lever les murs ? À quoi bon répéter, réciter une fois de plus son chapelet de souvenirs et prétendre attraper ce qui se dérobera à la seconde même où l’on croira retenir quelque chose d’une sensation perdue.

MAIS COMMENT FINIR. En terminer avec cette marée d’images dont je remonte le flot, quitte à m’enfoncer dans l’épaisseur d’une matière insondable. Si je ne m’imposais pas d’aller au terme de cette course, je resterais cerné, forcé par ces souvenirs que j’ai pourtant, en même temps qu’appelés, voulu repousser, au mieux rassembler dans les limites de la page, de ma réserve. Or, la discorde des faits a débordé l’entreprise, lui a échappé et m’échappera assurément à jamais si, bien que décidé à creuser dans le récit, je ne m’en tenais qu’à la seule narration du passé, sans saisir en quoi triompher de cette épreuve m’est devenu nécessaire pour vivre aujourd’hui.
Il y a de rares moments où l’immédiateté de la mémoire fait disparaître cette dissidence, cette distorsion entre hier et aujourd’hui, et d’autres, au contraire, où l’apparition de cette double visée éconduit l’attaque du texte et par là, disperse mon effort : quelquefois, je m’accomplis sur la page qui s’ouvre d’elle-même, mais le plus souvent, je me sens comme pris, comme figé dans une syntaxe, à proprement parler insensée, que je ne parviens pas à investir ni habiter. La complicité de la langue avec mon histoire n’est pas si étroite qu’entre le foisonnement des figures passées et leur perte de sens dans la phrase, j’aie la liberté de refuser ou de choisir quoi que ce soit, au risque de tout voir disparaître, de ne pouvoir établir de liens sensibles entre le récit de ces scènes singulières, la valeur qu’elles prennent au-delà de leur évocation, et la présence dans les mots à l’instant même où j’écris, du désir clandestin qui origine et gouverne tel ou tel énoncé, telle ou telle convocation de l’émotion. Aussi, est-ce profondément dans l’incertitude de la trace quotidienne et sous le sceau d’une vérité sans cesse mise en péril, que ce récit, ligne à ligne, s’achemine vers une fin que je redoute être mienne, du moins sur le terrain vague de mon écriture, soucieuse pourtant des brèches que toute phrase peut ouvrir à son insu.
Alors je m’efforce d’enceindre l’horizon du texte, patiemment, bien que l’idée de me résoudre à une conclusion me reste une épreuve : je mesure en effet combien je piétine dans l’encre des souvenirs sans pouvoir leur inventer une ponctuation qui ne me soit invivable, ne serait-ce que pour un temps, celui d’oublier les heures perdues à regarder fixement le silence.
Jour après jour je veille, puis j’écris avec le sentiment terrible d’avoir été épargné, de n’avoir pas encore atteint le point où la bascule dans un monde muet mettrait un terme à ma quête et m’interdirait de goûter la palpitation d’une intimité enfin décidée à se dire, décidée à ne plus refuser de prendre forme, pour courir le risque mais le bonheur d’aimer. Les pages se noircissent et tournent sous mes yeux, médiocre théâtre d’ombres dont la mise en scène menace, à chaque fois que j’arrête un paragraphe, de détourner la volonté qui lui donne naissance.
Rien, en effet, ne peut me garantir une précision capable d’atténuer l’inquiétude d’une chronologie à mes yeux souvent infidèle, capable de détourner l’anecdote pour donner à entendre une voix et ses silences. Rien, sinon prolonger mon travail, creuser plus profondément dans le récit, avant qu’il ne s’arrête, inévitablement."

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