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La nuit jetée
Philippe Blanchon

poésie
ISBN 2-87661-309-3
160 pages, 15 x 21 cm, 19 €

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La nuit jetée peut être considéré comme un même poème en cinq parties ou bien un livre composé de cinq poèmes. Il s’agit, néanmoins, d’un même cycle, recouvrant plus de dix années de travail. Les personnages et les lieux y sont récurrents. L’écriture évolue avec ses personnages.
D’abord influencé
par les grands poèmes narratifs anglo-saxons ou russes, Philippe Blanchon a dû, par l’expérience précise du travail du vers et des parties ou fragments qui composent le et les poèmes, trouver la forme la plus appropriée à l’ambition d’une « fiction » contemporaine en vers et finalement concevoir la cinquième partie, cette Nuit Jetée, qui clôt le cycle.

Depuis ma vingt-troisième année, il s’agissait, pour moi, d’écrire un long poème narratif – voire épique – : je n’étais concentré que sur ce seul projet. Tous les poètes, de par le monde, venaient nourrir et exciter ma quête d’une aventure poétique inédite, comme autant de savants bouleversants. Il m’est, en effet, impossible depuis ma dix-neuvième année de concevoir une écriture autre que poétique et je suis tout autant et profondément bouleversé par Proust, Joyce, Musil ou Lowry, ayant créé un univers littéraire cohérent. Faire une synthèse des possibilités offertes par la prose et le vers depuis le siècle dernier me semblait une aventure nouvelle ou rare dans la poésie française. Il m’aura fallu quatorze années pour voir le projet de ce livre réalisé. J’en ai écrit la première partie entre 1990 et 1993 et la dernière entre 2001 et 2004.
Le livre, composé de cinq parties, permet le dévoilement de l’évolution de ses personnages indissociable de l’évolution de mon écriture. Jacques et Florence, mais aussi, Jan, Jean et Mary, dans le déroulement de plusieurs années, puis d’une seule journée et d’une nuit enfin, entraînaient le récit, le commandaient. Jacques, qui est l’anonyme – mais aussi prénom de roi – Florence qui est ville et femme, l’eau qui nous attire irrésistiblement (comme le dit admirablement l’Ismaël de Melville) qu’elle soit mer ou fleuve, veulent se présenter aux lecteurs comme leur possible propriété et réalité, humaine et esthétique.
Philippe Blanchonl VERDIER

extrait du livre


Bruxelles

1

Automne, saison de la pudeur et de l’esprit.
La nuit mobile s’arrêtait
elle était belle et méditée.
C’était un train rendu absurde
qui le plongeait encore
dans la nuit de ce voyage
qui n’était pas à faire
qui déjà était fait.
Bruxelles l’attendait.

2

Le train semblait être pris d’une fièvre
mais c’est bien plutôt son cœur en toutes ses pulsations
qui en épousait le rythme et qui l’accélérait.
Ce train de nuit international était presque vide
et dans le wagon-restaurant où il pénétrait
il n’y avait là qu’un homme scellé au comptoir
–il semblait être quelque homme d’affaires–
et deux femmes se tenant au bord d’une fenêtre.
Celle qui lui tournait le dos avait des cheveux noirs
longs cheveux noirs tranchant sur son tailleur blanc
alors qu’il buvait un café tentant d’échapper
à ses pressentiments. Sa chevelure
était celle de Florence et la blancheur
qui faisait naître ce saisissant contraste
était la condition de l’hallucination
–combien déjà des cheveux intensément noirs
s’ouvrant sur un visage à peau de lait
l’avait illuminé de toute sa présence
et plus encore quand elle était impossible
formant le présage de sa proche arrivée–
il attendait un mouvement
pouvant lui dévoiler le profil inconnu.
Mais comme elle restait obstinément
tournée vers le vide rendu par les fenêtres
traversant des campagnes endormies.
L’amour secoué ressenti par l’inconnue
lui rendait plus inutile le voyage entrepris
mais paradoxalement il revenait plus calme
traversant les wagons.
Il regardait sa montre qui symboliquement
avait stoppé sa marche à l’heure du départ.

3

Afin de mettre les choses au clair
simplement un verre de whisky :
comment l’offrir et pourquoi ?
Ce livre en poche ravivait toute
la blessure marchant dans les rues.
Préambules avant la nuit.
Clarté absente, ange.
Anne-Marie perchée dans sa cuisine
nettoyait une salade.
Un autre verre un autre bar
montant ainsi sur la Chaussée
jusqu’à cet autre très obscur
et sans espoir de dessoûler
où il offre à boire autant qu’en retour
à cet homme noir américain.
Ils rient des caricatures
qu’il fait de la serveuse
sur le sous-bock de sa bière
lui parle de la France avec chaleur
mais déjà le miroir au dessus du lavabo.
Il sort sans saluer
et la Chaussée et l’escalier ;
le cadeau vole dans la cuisine
et il s’écroule sur le lit
vidé de son alcool saisi de tremblements
confirmant d’Anne-Marie tous les pressentiments.

4

–Que dirais-tu à ce visage ivre
s’il n’était le tien ?
Quelle détresse ressentirais-tu
devant ce visage qui s’enfuit ?
Mais n’est-ce pas pire encore
quand ce visage qui se constelle,
qui dans sa péremptoire fierté
cherche à garder toute maîtrise,
c’est le tien découvert
tellement reconnaissable ? –

5

Et puis sa voix au téléphone
tremblante et nue très émue
elle dit avoir besoin de lui :
son dernier train fut le premier.
L’abricotier après l’amandier
formaient le ciel fleuri
de ce nouveau printemps.
Vacances offertes
au creux de la colline
de ce jardin quitté jadis.
La sueur consumée
avait le seul pouvoir
de réconciliation.
Peuplaient ses jours aux seins jolis.

6

Retour.
Le premier départ
n’en connut pas
et ce second au goût amer
semblant fait d’inutilité
allait l’accorder en cette aurore
reconduisant en ce jour
et sa douceur maternelle.

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