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Ardo, avvampo
Andrée Barret
récits
ISBN 2-87661-369-7
144 pages, 15 x 21 cm, 17 €
disponible en librairie
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en frontispice du livre
peinture de
Jean-Pierre Pincemin
© Andrée Barret
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Les trois récits réunis ici sous le titre (emprunté au Madrigal de Monteverdi qui rythme le plus long d'entre eux) : Ardo, avvampo, sont très exactement des "nouvelles", des "récits brefs, de construction dramatique, et présentant des personnages peu nombreux".
Tous trois mettent en scène le bouleversement provoqué dans la vie du personnage principal par "quelque chose" qui est en train de lui arriver, et qui constitue, malgré le mystère persistant, une espèce de révélation : sa vie - la vie qui jusque-là lui paraissait, sinon sans problèmes, du moins faite pour durer - s'est bel et bien construite sur des ignorances, des aveuglements, des renonciations que l'accident présent éclaire d'un jour impitoyable.
C'est le vertige. Tout bascule.
Vers quel avenir ? Ni le personnage ni les lecteurs ne le savent avec certitude. Ils savent pourtant que c'est un avenir qui tient compte des grandes espérances, des rêves tenaces, des espoirs et désespoirs véhéments, de l'utopie de la "vraie" vie, en somme.
Tous trois, aussi, sont écrits dans une langue (prose musicale ?) qui tire sa densité de l'expérience poétique, tout en dessinant et en animant avec précision ces personnages - le professeur F., la statutaire Z, l'aspirante-écrivaine A.B. - dont les lecteurs se sentiront frères, soeurs, les semblables.

Lionel VERDIER
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incipit du livre |
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Ardo, Avvampo
De nouveau, je suis installé à ma table, dans la pièce, à l’arrière de la maison, dont j’ai fait mon bureau, face à l’allée qui monte vers le verger. Et de nouveau c’est l’automne. Exactement une fin de dimanche après midi d’automne. Juste avant la tombée de la nuit. Quand les feuilles mortes arrivées jusque sous ma fenêtre commencent à prendre leur éclat bizarre, vivant, vibrant.
Alice, dis-je.
Et les syllabes traversent la vitre, volent vers le peuplier, rejoignent le sombre quadrillage que les arbres découpent sur le soleil en train de disparaître.
J’ai décidé de me souvenir, Alice.
Qu’est-ce qui t’en empêchait jusqu’aujourd’hui ? demanderait-elle si réellement elle était là, la tête posée sur mon épaule peut-être.
La peur de trop souffrir, Alice.
Alice supplice, délice. Oh tu le sais.
...Et cette coïncidence de ton prénom avec celui de la femme avec laquelle je vis. Je pensais à ce qu’elle éprouverait en découvrant ce cahier, un jour. Elle qui n’avait vu à l’époque, dans mon agitation, que le symptôme de ce qu’on appelle « une aventure ».
Mais qu’est-ce qui a changé pour qu’aujourd’hui ?
La souffrance, justement, Alice. L’échec de mes efforts pour dissimuler ma rêverie. Et puis et puis mon habitude de passer de plus en plus de temps ici, dans cette pièce où tout a commencé.
En imagination.
« Sidération » faudrait-il dire, ma chérie. En tout cas, écrire, fixer sur ce cahier ce que je sais de notre histoire, voilà à quoi je vais oh ! je dirai, plutôt que de « m’occuper », « me consumer » ! Car il s’agit bien de cela. D’un feu.
***
C’était donc un après-midi, une fin d’après-midi de dimanche d’automne. Et je rêvais, depuis un bon moment déjà, stylo en main, coude sur ma table, devant un gros paquet de copies qu’il fallait absolument que je corrige. Toujours, j’ai eu horreur de ça. Mais d’année en année ça s’aggravait, et, avant de commencer, je pouvais maintenant rester des heures à regarder droit devant moi. Le jardin, le verger, le ciel. Le soleil qui descendait derrière les arbres. Et le rouge, le mauve, le jaune des premières feuilles mortes arrivées sous ma fenêtre. Le sujet du devoir à corriger (un texte de Michelet, extrait du Tableau de la France : « Rien de sinistre et formidable comme cette côte de Brest : c’est la limite extrême, la pointe, la proue de l’ancien monde », etc.) était installé sur ma gauche, contre une pile de livres. Et les copies (copies d’autant plus effrayantes qu’on n’était encore qu’en octobre et que j’allais y découvrir en quelque sorte le « cru » de l’année), un peu à l’écart sur ma droite, de telle façon qu’il me faudrait littéralement aller les chercher : puisque, entre moi et l’action de les corriger, il y avait l’espace de la rêverie. J’avais cependant « commencé », ou plutôt je commençais à faire ce que j’appelle « commencer » : c’est-à-dire que de temps en temps je jetais un coup d’oeil sur elles, et qu’il m’arrivait même d’avancer vers leur tas le bout des doigts de la main droite et de les faire glisser doucement l’une sur l’autre, comme pour en composer un éventail. Par expérience, je savais qu’à un moment donné quelque chose ferait tilt. Ce serait peut-être un défaut : taches, ratures, grossières fautes d’orthographe. Ou l’emploi d’une encre bizarre. Ou un mot inattendu. Ou encore une disposition en fine colonne ou en poème, ça m’était déjà arrivé.
Mais ce jour-là ce fut une écriture. Bleue. Fine. Tout ce que j’aime.
Voyons ! ai-je alors dis tout haut.
Comme je fais d’habitude. Manière de marquer le passage. Et en lançant ce « voyons ! » guerrier, je me suis calé autrement au fond de ma chaise. Puis j’ai amené la copie devant moi, posé sur elle le pouce, l’index et le majeur de la main gauche, et, du tranchant de la droite armée déjà du stylo de correction, je l’ai lissée et relissée, la bouche dubitative, la ride du lion entre les yeux : c’était parti. J’ai lu trois lignes. Ensuite j’ai levé les yeux vers le nom. Et alors ?
Oh, je sais je savais que chaque fois qu’on « corrige », seraient-ce des pages d’apparence tout à fait normales, on peut tomber soudain sur des choses très bizarres : déclarations morales, sociales, politiques, philosophiques, ou tout simplement amoureuses qui ne se donnent parfois même pas la peine de prétendre à un lien avec le sujet proposé. Ça fait partie du risque pédagogique. Je n’aurais donc pas dû ressentir un tel choc. Pourtant, lorsque j’ai lu ce qui était écrit en haut et à gauche de la copie que j’avais élue, j’ai fait un véritable bond, comme piqué par la guêpe chère à Frazer. Car : « ALICE », était-il écrit. A, L, I, C, E. En grosses majuscules d’imprimerie. « ALICE », et c’était tout. Pas de nom pour ce prénom, ou pas de prénom pour ce nom. Or, « Alice », à ce moment là, ce jour-là pour moi, ce n’était encore que le prénom de mon épouse !
Bon ! me suis-je dit en me rasseyant. C’est une farce ! D’un garçon dont ALICE est le patronyme mais est-ce que « ALICE » existe comme patronyme ? oui je crois et qui en joue, en n’indiquant pas son prénom au pire sachant que le prénom de la femme du prof est justement « Alice ». Ou d’une fille qui applique la théorie selon laquelle une femme n’a de nom que celui de son père ou de son mari, et ne peut donc pas réclamer, au mieux, que d’un prénom Quoi qu’il en soit, il faut, avec cette copie, faire ce que je fais toujours dans des cas analogues : ne pas corriger, mettre de côté, et attendre que l’auteur se manifeste.
Et c’est ce que j’ai fait. Et la copie, repoussée contre la fenêtre, a aussitôt perdu de son éclat. J’en ai saisi une autre, au hasard, et je l’ai corrigée d’un trait, sans état d’âme. Puis une autre, et une autre. Et j’en ai corrigé comme cela, sur ma lancée, une bonne dizaine. Tout allait bien. Je pouvais m’accorder une petite pause. Je me suis donc étiré, et renversé sur le dossier de ma chaise, jambes allongées, mains croisées sous la nuque, regard au loin. A gauche, la vigne-vierge qui couvre le mur du garage était comme aujourd’hui en train de passer au rouge et au violet foncé. A droite, contre le grillage qui sépare la maison de la prairie, paissaient deux ou trois vache mélancoliques. Et devant moi, le soleil se couchait, filtré par les arbres C’était l’heure que toujours j’ai vécue comme voluptueuse. Étant petit, il paraît que je pleurais beaucoup à cette heure-là. Expliquant cela plus tard à ma mère par diverses idées qui ne manquaient pas de la plonger dans l’inquiétude. Ce fut aussi, bientôt, le moment de mes lectures extrascolaires. « Eh bien, à ce moment précis, j’étais en train d’inventer un nouveau moyen de franchir une barrière ! dit le cavalier. Voulez-vous que je vous le fasse connaître ? J’en serais fort aise, répondit poliment Alice ». Et c’est à ce moment que moi, Armand F., professeur quadragénaire, bel et bien époux d’une Alice et père de trois enfants, je me suis dis quelque chose comme « Et si Alice, Alice-mon-épouse, N’ÉTAIT PAS l’Alice-de-mon-destin ? »
Bien entendu, c’était une idée fugitive. Et déjà je me rétablissais d’aplomb devant ma table, je soupirais, je plaisantais : « la lice ou la lisse ! pièce du métier à le tisser, ce destin ou bien théâtre de ses joutes ! » Et je puisais une autre copie dans le tas et je la corrigeais. Et j’en corrigeais une deuxième, et une troisième. Mais, après cette troisième, ma main est allée tout à coup prendre celle à laquelle je pensais, l’a ramenée vers moi, l’a re-lissée. Et j’ai commencé à la lire.
Oui, j’en étais sûr.
C’était intelligent.
Je l’avais vu à la graphie.
C’était aussi très convaincu. « Un peu bien enthousiaste à l’égard de Michelet, Jules ! » ai-je encore essayé de plaisanter. Je me dissimulais ainsi le fait que j’étais bel et bien en train non seulement de faire ce que j’avais décidé de ne pas faire, mais encore de chercher, dans cette écriture bleue, quelque signe de féminin. Malheureusement, le développement était au neutre. De ce point de vue du moins. Parce que, pour ce qui était de l’enthousiasme, il allait croissant jusqu’à tout à coup cette remarque étalée tranquillement sur toute la largeur de la page :
« Ici Michelet fait un bond dans le sublime. »
Je dois tout dire : j’ai adoré Michelet, autrefois. Mieux, la première fois que j’ai vu la Bretagne, je l’ai vue à travers ce texte-là.
C’est donc toujours dans l’obscur espoir d’une communion que je l’expose de temps en temps au commentaire de mes élèves. Et voilà qu’au lieu de la déception qui ne manque jamais de suivre cette expérience, j’éprouvais quelque chose comme de l’angoisse à lire ce qu’autrefois j’aurais moi-même dit de ces lignes. « Tristis usque ad mortem. » Bout de souffle des paroles du Christ. Aussi, en arrêtant ma main toujours munie de son stylo au-dessous de ce mot « sublime », n’ai-je pas pu m’empêcher de le souligner (et en rouge ! je corrigeais en rouge à cette époque !) d’un de ces traits ondulés qui signifient : « Quel style ! » quand ce n’est pas : « Quelle idée ! », ou les deux. Et d’aller mettre dans la marge un point d’exclamation qui confirmait mon ironie. Ce geste avait été automatique. Il n’en était pas moins irrémédiable : j’avais commencé à corriger ! Du coup, j’ai souligné toute la formule, et mis un second trait en dessous du mot « sublime ». « Sublime », nom et adjectif, exactement le genre de mot qu’un prof tant soit peu soucieux de son modernisme doit éviter !
(Tu le savais, ma sublime Alice !)
Il ne me restait plus qu’à continuer ma correction, puis à écrire deux ou trois mots au sommet de la première page. « Vous avez bien vu telle et telle caractéristiques de ce texte », ai-je donc écrit. « Et cependant »
« Cependant » quoi ? me suis-je un instant demandé. Comment formuler cela ?
J’ai laissé « cependant » en suspens. « J’y reviendrai ! » me disais-je. Je reviens sur toutes les copies avant de les rendre. Et en dessous du nom, j’ai inscrit au crayon Conté un projet de note. 14.
Vingt ou vingt-cinq copies encore, donc encore une bonne cinquantaine de « romantique » à contretemps, et de « lyrique », et de « imitatif », et même une fois un « style pompeux », sans compter les « métonymie », « métaphore », « antithèse », et d’autres savanteries plus ou moins bien utilisées tout ça sec, en réalité, peu convaincu, étais-je en train de me dire. Combien avaient vraiment aimé le texte, combien en pensaient vraiment quelque chose, ou en bien (le « bond dans le sublime » faisait son chemin) ou en mal ? Et moi, le commis voyageur des Lettres, est-ce que je savais encore ce que j’en pensais ? Etc. C’était la même désolation que d’habitude, mais un peu plus lucide à cause de cette question qui venait de se poser en lettres bleues. Encore quelques banalités, donc, et ça a été l’heure pour mon épouse de frapper à ma porte, puis de l’entrouvrir, et de me demander (si on peut appeler ça « demander ») :
Le dîner est prêt, tu PEUX venir ?
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