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Baptiste-Marrey Lettre à André Frénaud sur la guerre
Lettre 32. Mars 2003
parue dans La Polygraphe n° 30-31

"J’ai pris l’habitude d’écrire des lettres à des vivants ou à des morts, parfois à des personnages de fiction.*
Il me semble que la guerre – dont vous avez été témoin, que vous avez vécue –, même si vous n’en parlez que rarement, parcourt souterrainement votre œuvre.
Qu’est-ce que la guerre ? C’est, depuis l’Iliade, dirait Simone Weil, la liberté de tuer. C’est l’instauration du règne de la force, la suprématie de l’homme armé, quel qu’il soit et quel que soit son camp (le Milicien ou le FFI) sur la victime, sa chair nue, sa fragilité, sa faiblesse, le plus souvent d’une autre race, une autre couleur de peau, une autre religion, puisque la victime, c’est toujours l’autre, et souvent l’autre le plus proche.
La guerre, c’est aussi l’échappée belle, loin du patron, de la famille, du couple. C’est partir à l’aventure, entre hommes (même si aujourd’hui il y a des soldates étasuniennes). C’est pourquoi il y a toujours des volontaires.
C’est aussi prendre des décisions, irrémédiables, sur le tas, pour des êtres humains, parfois des lampistes, mal préparés. Obéir ou se révolter ? On a bien vu, à Oradour sur Glane, comment de simples paysans alsaciens devinrent malgré eux, des bourreaux – mais ils le devinrent.
On a vu aussi comment un peuple chauffé à blanc marche au canon, sans le moindre espoir de survie : le français en 1914, l’allemand en 1914 et 1940, le russe en 1942.
La machine militaire – la dictature militaire, c’est la même chose – a besoin d’esclaves ou d’« hommes libérés » – c’est la même chose ; c’est-à-dire de soldats, de militants, de partisans (cela se conjugue aussi au féminin), déconnectés de toute relation avec le passé, la tradition, le cadre social ou familial, soit par la peur, soit par la monstruosité de ce qu’ils ont vu ou de ce qu’on leur a fait accomplir.
Il y a beaucoup à apprendre, comme souvent, chez les vieux Russes (Pasternak, Chalamov, la musique de Chostakovitch) qui ont vécu et souffert, au jour le jour, ce qu’ici nous n’avons compris que partiellement, avec retard : la révolution bolchevique a brutalement, systématiquement, sanguinairement sectionné les racines de tout un peuple – ce qui le reliait à son l’histoire, « à ses sources premières » disait Pasolini, à propos de Mandelstam.
Il pensait, avec raison, que puisque plus rien ne « freine », le capitalisme « sauvage » – mais en est-il d’autres ? – peut suivre sa pente, écraser tout ce qui lui résiste et régner sur une foule de consommateurs heureux d’être conformes à l’image qu’on leur impose.
Lénine puis Staline ont fait du moujik un homme « libre » – libre d’obéir, libre de se sacrifier, libre d’exécuter ses camarades, libre de tuer, comme le SS avait conquis la même liberté (qui «le faisait plutôt rigoler», avez-vous observé dans la Nourriture du Bourreau) – c’est-à-dire prêt à devenir esclave. Il est possible que Verdun – préfiguration de Stalingrad, apocalypse meurtrière –, qui n’a pas trouvé à ce jour son Tolstoï ou son Grosman –, longtemps présenté comme une victoire des Alliés et de la démocratie, ait été notre canal d’Arkhangelsk : le lieu où la Force écrase pour longtemps le Droit, le lieu où la paysannerie française et allemande fut massacrée sur ordre des états-majors, pour un enjeu qui aujourd’hui nous paraît dérisoire, presqu’incompréhensible. 700 000 morts sur quelques kilomètres carrés autour de ce lieu symbolique, le Mort-Homme.
Observez que la même année, décisive, 1917, à Zurich (inattendue capitale européenne), Lénine attend son heure et que Dada explose dans son Cabaret Voltaire, prêt à devenir le maître de ceux qui, écœurés, déboussolés, blessés dans leur chair et leur esprit reviennent de la tuerie. Les deux sources du nihilisme sont là ! Les trois, devrais-je dire : le caporal Adolf Hitler à Ypres, la ville aux 140 cimetières, faillit devenir aveugle en 1917, les yeux brûlés par les gaz (l’ypérite !).
Le bulldozer sanglant de l’Histoire a écrasé cette année-là ce qui faisait que l’Europe était l’Europe. Le SS comme l’agent du Guépéou – déracinés – seront prêts ensuite à tuer, à torturer, à s’auto-sacrifier et à sacrifier juifs, koulaks, trotskistes, tziganes, homos, « terroristes » – les différents.
À vrai dire, nous ne sommes jamais sortis du nihilisme, sauf que nous sommes passés du nihilisme conquérant des grandes dictatures (auxquelles, il faudrait sûrement ajouter Mao) au nihilisme post-dadaïste, au nihilisme mou qui est celui de ce début de siècle.
Dada et Picabia sont les deux célébrations de cet hiver gris, plombé par les menaces de guerre. Le vierge, le vivace, le bel aujourd’hui est là. L’avenir est là – dans ce retour de cent ans en arrière, dans le cri inarticulé de révolte plus violent encore à Berlin qu’à Paris, un siècle après, institutionnalisé, beaubourisé (de Dada à Pompidou, quelle progression !), CNRisé, universitarisé, commenté, encensé à pleines pages par le Monde et. En somme, réduit à un événement historique ayant perdu son venin : une génération passe, l’autre suit – sauf que celle-ci bégaie.
En a-t-il toujours été ainsi ? Les pulsions autorisées par le docteur Freud, la libération des egos, la rétrécissement de l’écriture aux vapeurs libidinales n’ont par toujours été l’alpha et l’oméga de la création littéraire.
De 1930 à… (1960 ? à la mort de Camus), le communisme a été le contrepoint positif de ce négatif. On peut remarquer que Eluard et Aragon sont passés par le surréalisme avant d’adhérer au PCF, (« à défaut de mieux », vous avait dit Eluard), c’est-à-dire ont vécu ce parcours nihiliste et, n’en pouvant plus de cette marche au néant, de ces marais de l’impuissance, se sont soumis à une discipline, comme Brecht est passé de l’anarchisme à son marxisme singulier. Les uns et les autres se sont jetés avec générosité dans un mouvement populaire, de solidarité, de renversement des pesanteurs sociales par la lutte des classes – mais du même mouvement dans les bras de l’ogre Staline, ce qu’ils découvrirent ensuite, trop tard.
Après votre retour de stalag (rude expérience n’est-ce pas ?), vous avez été le témoin de ce conflit (obéir – se révolter ?), dont la face politique n’est que la face publique mais qui touche au plus profond de notre culture, de ce qui nous fait vivre.
Les mystiques du Moyen Âge parlaient de «traverseur de voie périlleuse». Je pense que vous en fûtes un, à votre manière. Vous avez suivi de près, avec une lucidité courageuse – dès 1942, c’est presque inimaginable – cette tragédie de l’espoir populaire bafoué. Et comme ceux qui ont eu raison contre tous, vous avez été oublié. Je veux, bien sûr, parler de ce long et superbe poème, méconnu, me semble-t-il, malgré les justes commentaires de François Boddaert, Agonie du général Krivitski. Vous y évoquez le parcours d’un bolchevik devenu agent secret en « occident », puis réfugié aux États-Unis où il fut assassiné par le KGB pour trotskisme.
Et comme tout se tient, un autre « agent secret » (ô Conrad !), Ignace Reiss, refusant de « servir » plus longtemps la police soviétique, fut assassiné en 1937 près de Lausanne. Était mêlé à cette histoire, Sergueï Efron, plus ou moins agent double et mari de Marina Tsvetaeva – une des grandes voix poétiques du siècle que le KGB contraindra de se pendre au fin fond de la Tartarie à Elabouga, le 31 août 1941, vraiment exécutée par le nihilisme.
Dans le commentaire, écrit plus tard, en 1950, en pleine guerre froide, vous écrivez : « la tyrannie de Staline rend légitime […] qu’un combattant bolchevik […] ait pu passer du désespoir au nihilisme » ? Et sur votre lancée – cinquante ans avant tous les congrès refondateurs –, vous ouvrez la porte à l’avenir en affirmant que « seul le Parti communiste peut défaire efficacement de qu’il a fait », laissant entendre (ce qui peut être compris comme un retour au christianisme) qu’il est possible de réparer, ce dont personne d’habitude ne se soucie. (Voir la France et l’Algérie).
«Le malheur rend Dieu absent pendant un temps, plus absent qu’un mort, plus absent que la lumière dans un cachot complètement ténébreux» écrivait Simone Weil durant cette même guerre. Ce dont vous témoignez aussi, en plusieurs endroits et notamment dans le commentaire déjà cité : « Ce qui est intéressant […] me paraît être le désespoir et le nihilisme auxquels un homme (le général) a été dans certaines circonstances historiques condamné, parce que, maintenant comme toujours, le nihilisme reste pour l’humanité une tentation et un danger ». Mais il s’agissait encore du nihilisme qui mène au terrorisme ou au suicide, celui qui nie ou refuse toutes les valeurs, sauf celles de la Cause ; celui des Possédés. Personne n’avait prévu (sauf Camus et ses Justes) que ce nihilisme moisi devenu valeur suprême, valeur bourgeoise, s’infiltrerait par nappes, se glisserait sous toutes les portes et, faute de résistance, prendrait calmement possession du tam-tam (les commanditaires préfèrent les journalistes sans foi, plus malléables), s’installerait, silencieuse et apparemment inoffensive marée noire, dans les lieux de la réflexion et de la création, dans le terreau même où devraient jaillir les œuvres neuves.
Pour toujours ?
Pas nécessairement.
On a vu, pendant la même période, nos élites, bassement soumises à l’impérialisme étasunien, le culturel (linguistique, filmique, romanesque) autant que l’économique, basculer en quelques semaines : les munichois d’aujourd’hui n’ont pas supporté le rappel par W. Bush du premier Munich, aussi honteux que le second.
L’Esprit, on l’oublie toujours, mais vous le saviez (tous les poètes le savent) souffle où il veut et toujours là où les augures ne l’attendent pas. Là-dessus, poète-fantassin – comme il y a des poètes-artilleurs (Apollinaire) ou diplomates (Claudel) ou polyglottes (Robin) –, ronchonnot mais lucide, plus dramatiquement désespéré que vous ne l’avouiez, vous avez varié selon les humeurs, allant de :
« Qu’importe après, le murmure misérable du poème.
C’est néant cela, non le paradis ».

À l’espoir :
« Allons, les chemins nous attendent… Ici, ailleurs, nous sommes des routiers. Ça va mieux…Nous devons repartir »
Ou même, dans une des gloses (1955) qui vous étaient familières et dans lesquelles parfois il vous arrivait de vous enliser :
« Petite pythie en proie à la divinité éparse, il faudrait croire à l’Esprit, à l’Être… Je crois à l’Esprit dont nous sommes comme des mouvements séparés par nos déterminations et jusque par nos pouvoirs, mais qui peut nous traverser tout à coup et nous « inspirer ».
Je suis sûr que votre œuvre aidera beaucoup de jeunes poètes à « être traversés ». Particulièrement, Agonie du général Krivitski. Mais la Sonate pour alto de Chostakovitch, témoigne du même refus d’abdiquer. Ou encore le Quatuor pour la fin des temps de Messiaen, écrit au stalag VII A, comme vous le savez, avec un ensemble de bric et de broc et créé le 15 janvier 1941 à Görlitz, en Silésie par un froid polaire devant tout le camp rassemblé : quatorze mille hommes enfermés là par la guerre.
De ma Bourgogne (comme la vôtre, adoptive) je vous salue."

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