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L'émotion concrète
Claude Adelen

chroniques de poésie
ISBN 2-87661-300-X
304 p., 21 x 15 cm, 20 €

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Cette poésie appartient au lyrisme.
Les comédiens disent que pour bien marcher sur la scène, il leur faut trouver en eux-mêmes une musique sur laquelle il règleront leurs pas. Ce que j’ai cherché et fini peut-être par atteindre, cette musique sur laquelle marcher «dans ce genre de phrases brisées», la langue de poésie. Donc lyrique. Je ne vois pas pourquoi j’aurais honte d’être «lyrique», si par lyrisme on désigne une expression personnelle et musicale de l’émotion. Je récuse une tendance actuelle qui voudrait exclure le «sujet» du poème. Mais je veille à ce que cette émotion soit une émotion concrète, c’est à dire ni pathétique, ni précieuse, mais qui soit, profondément, une «mise en mouvement de l’être», au contact du réel.

Lionel VERDIER

avant-propos

J’ai gardé ce cahier « Lutèce » à couverture bleue, dans lequel, presque chaque semaine, je colligeais les « chroniques » que René Lacôte faisait paraître aux Lettres Françaises, dans les années 64/65. Il y donnait à lire de larges extraits des recueils parus, ou des poèmes en entier, il y parlait de Claude-Michel Cluny, de Nazim Hikmet, de Geo Librecht, de Karel Jonckeere ou de Guido Gezelle, ou de Marcel Thiry, de Jean Philippe Salabreuil ou de Pierre Oster, de bien d’autres... Combien qui sont tombés dans l’oubli. Je voudrais encore, trente-cinq ans après, saluer, René Lacôte, sa clairvoyance, sa curiosité et son honnêteté intellectuelle aussi bien face à l’impérialisme « Telquelien » que devant le sectarisme obtus d’un Jean Rousselot, et qui firent qu’au moment où paraissaient Les idées centésimales de Miss Elanize, il rendit compte d’un texte venant d’un poète dont il se sentait éloigné tout en appréciant «une méthode dont il n’est pas possible de rejeter la suggestion.» Je crois bien que j’ai alors acheté à cause de cela les livres de Denis Roche. Ce qu’il y a de certain c’est que cette lecture des chroniques de René Lacôte a été pour beaucoup dans ma «décision de poésie», et j’ai toujours regretté par la suite qu’elles n’aient jamais été rassemblées en volume.
Aujourd’hui, combien sommes-nous à rendre compte régulièrement de nos lectures de poésie ? On m’objectera l’absence de tribunes régulières offertes par la presse quotidienne, hebdomadaire et les revues. Dans Le Monde, un encart par-ci par là, on ne signale que ce qui n’est plus à signaler, la parution de Michaux dans la Pléiade, je ne dis pas que cela soit inutile, mais...Parler des poètes relève souvent de l’hommage funéraire. Restent La Quinzaine littéraire, les revues confidentielles, ou trimestrielles (qui pleurent souvent après des «notes de lecture»), comme Action poétique où j’ai pu m’exprimer largement pendant quinze ans. Mais le rythme de parution est souvent décalé par rapport à la publication des livres...
Certes, mais cela n’excuse pas non plus l’indifférence des poètes pour ce qu’écrivent les autres, lorsque cela ne ressemble pas à leur propre «méthode». La leçon de René Lacôte reste alors exemplaire. J’ai parfois le triste sentiment que beaucoup parmi ceux qui écrivent de la poésie, ne lisent guère ce qui s’élabore sur d’autres territoires que les leurs. Ou attendent pour lire, les envois de services de Presse. Or, les éditeurs sont de moins en moins généreux. Il faut donc acheter les livres des confrères !
Je ne sais pas si d’avantage de notes et chroniques changerait quelque chose à la désaffection du public pour la poésie, mais je crois à l’apprentissage de cette langue étrangère qu’est la poésie par l’imprégnation régulière, l’accoutumance. Jacques Roubaud écrit que «Si la poésie est mémoire, agit sur la mémoire, il n’y a aucune raison que sa pénétration (donc sa compréhension) soit immédiate. Bien au contraire.» Je rêve d’une chronique hebdomadaire (pourvu que ce ne soit pas moi qui en soit chargé !) qui contribuerait un peu à cette « pénétration », donc à cette «compréhension».
J’écris régulièrement des chroniques de poésie dans Action poétique depuis 1987. On trouvera donc rassemblées ici la plupart de celles que j’ai publiées dans cette revue, plus quelques autres qui ont paru respectivement dans La Nouvelle Revue Française (du temps où Jacques Réda en était le directeur et où la poésie y avait encore une certaine place), dans La Quinzaine littéraire, plus quelques articles de journaux. Soit des articles longs, et des exercices courts, des études un peu fouillées, et de ces petits textes où le critique doit rendre compte d’un livre en une page et demie, avec brio. J’ai retravaillé mes chroniques, je les ai regroupées non pas pour désigner des écoles, des tendances, mais pour indiquer, dans l’immense variété de ce qui s’écrit, certaines affinités dans les tempéraments et sensibilités ou des nuances de générations, j’ai parfois développé les articles les plus courts, mais j’ai tenu à en conserver le caractère d’écrit sur le vif.
J’ai toujours eu plaisir à parler de la poésie que j’aime, et j’ai rapidement été amené à penser que la lecture critique aboutissant à un texte était un excellent exercice formateur pour celui qui s’exerce en même temps au métier du vers (ou de la prose en poésie). Aussi bien parce que cela contraint à lire et relire, à réfléchir sur son enthousiasme et sur son émotion, qu’à repérer ce qui se passe dans le jeu poétique contemporain. J’ai peu à peu, puis continuellement, été amené, en m’imprégnant des conceptions diverses ou antagonistes qui émanent de toutes ces écritures multiples et simultanées, à remettre en question ma propre écriture de la poésie. En cela, la critique de poésie a été pour moi ce qu’E. Hocquard appelle, un «décrassage de la machine». Au fil de ces chroniques, mes idées sur «l’art de poésie» n’ont cessé de se préciser. Je n’ai pas la «main théorique», mais on trouvera, je l’espère, disséminées ça et là, à propos de tel ou tel livre, bon nombre de remarques qui définissent ma conception personnelle de la poésie, je pense à la fois éloignée du discours spontané, de l’apitoiement, du sentimentalisme, tout autant que de l’abstraction, du minimalisme, de l’hyperréalisme, du fanatisme objectiviste, de la volonté de mise à mort du sujet. Car à quoi bon mettre la langue en travail, la forme en souffrance, ai-je pensé, si la langue, si la forme n’accouche pas de ce monstre que j’appelle Émotion. Les poèmes sont autant de lieux et de moments d’absence où la crise personnelle d’un homme se transmue et se donne à voir à tous dans sa redoutable ambiguïté. Dans la gravité menacée de l’écriture, il doit y avoir cette mise au jour de l’être intime, où la conscience s’apprête à saluer la beauté. Et, malgré qu’ils en aient, certains poètes devant lesquels il ne faut surtout pas prononcer des mots comme sentiment, émotion, âme, m’ont touché au coeur autant qu’à l’intelligence. Et, je l’avoue humblement, je ne comprends toujours pas pourquoi, certains, dans le train de l’extrême modernité ou dans les fourgons attardés du classicisme, me laissent froid. Je parle souvent d’Émotion concrète. Je veux dire par là que l’émotion en poésie n’est pas qu’affaire de sentiments, d’épanchement, mais aussi affaire d’intelligence de la forme, issue d’un regard unique sur la réalité de la langue et du monde à un moment donné de l’Histoire politique et littéraire, une émotion produite par ce en quoi le poète nous donne à comprendre par le sensible et par l’esprit, sa posture face au réel du monde et de ses propres sentiments. Car on n’est pas poète par le sentiment de la poésie, mais par la réalité du poème écrit. Il ne peut y avoir de langue désincarnée, comme à l’inverse l’excès de chair (la mauvaise graisse de la sensibilité) est fatal à la grâce poétique.
On lira donc ici des chroniques d’enthousiasme tempéré par un effort de dégagement des mille façons et allures de chacun, des manières pour chacun de construire sa propre langue de poésie, d’introduire si l’on veut sa propre langue, son inflexion intérieure, dans la grande mémoire de la langue de poésie française, à partir d’une expérience particulière, dans un contexte, le mien, qui ne peut faire l’économie de ce qui s’est passé sur la scène de poésie à partir des années soixante. René Lacôte n’avait pas vu, malgré toute sa disponibilité sensible, l’impact qu’allait avoir Denis Roche en ce domaine. Pour autant, il n’a jamais été question pour moi de tenir un «discours savant» ou un «discours critique», ou un «discours journalistique» sur la poésie. Discours qui soutiennent la «posture du renoncement». Je pourrais dire que je ne crois pas à un brillant avenir de la poésie, compte tenu des réalités éditoriales, et de l’avènement d’un temps sans mémoire, mais que, pour autant, je ne baisse pas les bras. Avec le recul, considérant la bonne trentaine de poètes proposés à ma lecture critique depuis 1987 (et même avant), soit à travers les livres qui paraissaient, leurs premiers recueils, ou les aboutissements d’une œuvre, ou l’ensemble d’une œuvre en cours de formation, mais n’ayant pas encore acquis sa forme définitive, je me suis dit que les querelles dogmatiques, les prises de positions théoriques, les apriori de modernité, de lyrisme ou d’anti-lyrisme, les volontés de définir des territoires de poésie, tout cela était somme toute assez dérisoire. « Le meilleur choix de poèmes est celui que l’on fait pour soi ». À vrai dire, ce livre est, et n’est pas une anthologie, (j’ai sans doute inconsciemment constitué au fil des années, une anthologie à ma manière). J’ai, sur le moment, choisi parmi les parutions, les livres des poètes qui allaient dans le sens de mes préférences, et il ne saurait donc être question ici de donner une image exhaustive de la poésie française à la fin du siècle. Les hasards de la publication ont souvent décidé pour moi. Ainsi je n’ai rendu compte d’aucun livre d’Yves Bonnefoy, de Michel Deguy, de Jean Daive, poètes qui ont pourtant leur place dans mon anthologie idéale, ni rendu hommage à André Frénaud, comme j’ai pu le faire pour Guillevic. Pourtant ceuxlà aussi, ô combien, ont influé sur ma décision de poésie. Par ailleurs, je crois qu’il n’y a de bonne critique que si celui qui lit éprouve de la sympathie pour ce qu’il lit, s’assimile à l’autre, est l’autre et l’autre lui, par le même mouvement qui anime le traducteur d’un poète de langue étrangère. Je conçois la critique comme une autre traduction. Les poètes rassemblés dans ces chroniques sont un peu mes hétéronymes.
Ma posture est-elle pour autant une posture du juste milieu ? Je ne le crois pas. Les joutes théoriques extrêmes peuvent devenir hystériques, le narcissisme des poètes aidant. Pour moi j’ai toujours voulu reconnaître, avec mes moyens d’investigation qui se sont sans doute affinés avec l’âge, ce que tel livre pouvait bien procurer comme type de plaisir (ou d’émotion), et non pas seulement dire si un tel ou un tel incarnait une sacro-sainte modernité hors laquelle il n’y aurait point de salut. Je m’adresse finalement à quiconque lit comme moi pour lui dire : Hypocrite lecteur, mon semblable mon frère, reconnais mon plaisir, c’est le tien.
Il y a un mystère irréductible dans la réussite de certains vers, de certains poèmes : pour le percevoir, il faut lire d’enthousiasme, et demeurer de sang-froid. Le plaisir de poésie est à ce prix. Une inquiétude étrange. Pour la définir, Jacques Roubaud dit encore (Poésie etcetera : ménage) : « La poésie que vous rencontrez est nécessairement étrange, inhabituelle, difficile donc, par non-familiarité, par perte de familiarité avec la poésie, avec toute poésie.» Je voudrais modestement contribuer à restaurer cette familiarité perdue.


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